A la place d’honneur, à la droite de la veuve, dont il avait jadis fréquenté le mari, trônait Truculor, le Tribun socialiste. Verbe incontesté des plèbes, sa phraséologie graissée au meilleur cambouis de l’École normale devait introduire le Pecus dans la Jérusalem nouvelle, dans la Terre promissiale de Fraternité et de Justice, à moins qu’auparavant notre système solaire ne devînt tout à fait caduc et que la planète, intempestivement ne trépassât de vieillesse. C’était un gros homme, à la face halitueuse et patinée d’une teinte de grès roussâtre, qui ressemblait assez exactement à un contremaître potier dont le visage aurait été vernissé par le feu de son four. Trapu et d’encolure massive, le thorax redondant de cet orateur était une sorte de buffet d’orgue où s’alignaient les tuyaux, les cuivres et les pipeaux de fer-blanc, le cor et l’alto, le hautbois et le basson d’une éloquence polyphonique qui se passait à l’ordinaire du stimulant de l’Idée ou de la plus menue conviction, tout comme un piano mécanique se passe du secours d’un vil doigté. La spécialité de Truculor était le déchaînement dans la forme classique: ce qui faisait percevoir aux moins compréhensifs le puffisme du procédé, car dans chacune de ses gloses l’humanité et l’enthousiasme véritable avaient été expulsés par huissier pour que la rhétorique pompeuse pût, tout à son aise, se mettre dans ses meubles, s’installer dans le faux acajou des tirades. Bien qu’il prît soin, couramment, dans ses parlottes, de ne point ravaler ses collègues du Parlement de toute la vastitude de son érudition, on pressentait néanmoins, grâce à lui, ce que les Grecs eussent pensé de la conjoncture et combien il eût fallu d’épithètes aux Romains pour évaluer l’événement. Aux jours d’inspiration, aux minutes vaticinatoires, quand le rhéteur brandissait au-dessus du verre d’eau et des sténographes un facies congestionné et prophétique, quand il menaçait l’assemblée rétrograde de convoquer devant elle un avenir gros de menaces, quand il proposait d’éclairer les ténèbres du futur avec les fulgurations de son génie, ce cracheur de feu, dont les lèvres, à son dire, avaient été touchées par le charbon ardent d’Élie, n’arrivait que très péniblement à déflagrer une lamentable flammèche oratoire, un feu follet neurasthénique, une théorie de fumeuses étincelles totalement incapables d’embraser quoi que ce soit de l’ordre établi ou d’incendier le moindre fétu. Avec ce révolutionnaire, la Révolution, en effet, s’était muée en bonne fille et il convenait de faire son deuil de la véhémence de cyclone, de la lame de fond des grands Conventionnels qui, comme des éléments déchaînés, chavirèrent l’ancien Régime. Ce n’était plus la houle, le coup de bélier sur les portes d’airain de Danton, la froide logique, les théorèmes acérés de Robespierre qui eurent raison du vieux monde, qui désossèrent l’inique société, ou quoi que ce fût d’approximatif. Non, c’était une voix de bugle qui finissait toujours en soupirs de serinette; l’élan magistral partait pour emporter d’assaut l’Ilios bourgeoise et s’arrêtait pas bien loin, dans les bosquets anacréontiques, sentimenteux ou élégiaques de l’ancien Romainville... sur la petite chanson. N’en doutez pas, si Truculor au lieu de siéger sur les bancs socialistes de la troisième République avait siégé sur les bancs de l’ancienne Montagne, au soir du 10 août, il se fût transporté incontinent dans la loge du logographe pour consoler Louis XVI et l’aurait emmené avec les camarades boire du Samos, avant de lui faire récupérer ses Tuileries. Puis, le lendemain, trente-deux colonnes de son journal eussent expliqué à Samson déconvenu et au peuple fumisté tout le lumineux de cette détermination.
Dans ses discours protéiformes, tous les genres du poncif prétentieux se coudoyaient. Tantôt, il endossait les paillons du sublime, se goudronnait d’un empois pisseux, n’usageait que le mot noble, tels les évêques fameux et bavards de Louis XIV; tantôt, il apparaissait constipé et solennel, comme les cuistres qu’on appela jadis les grands parlementaires, ou bien il brandissait des pistolets d’enfant, des foudres en aluminium, lorsqu’il s’avérait utile de terroriser l’adversaire, fluant aussitôt par toutes les ouvertures en un attendrissement diluvien, quand survenait la nécessité d’appliquer un émollient sur le cœur de bronze des majorités. Et cet instrumentiste vacarmait comme un orphéon, devenait à lui seul plus imposant, plus tumultuaire et tout aussi artiste que l’harmonie de Dufayel qui désoblige les moineaux du dimanche dans les squares parisiens. Pathétique, oh combien! l’emphase scoliaste gonflait ses tirades comme un coup de pompe un pneu de bicyclette, et il régnait sans conteste sur la foule des porteurs d’églantines extraordinés et ravis d’avoir enfin un orateur ayant victorieusement passé son bachot.
Truculor avait été proclamé jadis le premier orateur de l’époque, parce qu’il s’était mis en devoir de recouvrir, à chaque ouverture de session, à chaque automne, le vieux parapluie quarantehuitard de l’éloquence parlementaire d’une silésienne de métaphores fuligineuses, d’affligeantes banalités ou d’incorrections dans le genre de celles-ci: «Jamais dans le chaos des peuples et des races, dans la forêt des passions et des haines humaines, jamais une aussi large clairière de paix n’avait été pratiquée.»—C’est de la poésie, lui criait alors Monsieur de Dion, athlète justement réputé pour la bêtise incoercible de ses propos, et qui, impressionné par la forêt des passions, prenait ce pathos pour la langue de Pindare. D’ailleurs, dans tous les discours de Truculor, il y avait une forêt, comme dans les démonstrations théologiques des trois derniers siècles, il y avait le mécanisme de la montre et l’argument final: Qui donc, si ce n’est Dieu, est l’horloger? Il ne sortait pas de là, c’était son trope le plus fabuleux, sa tautologie préférée. «Je gravissais un soir, la rue, avec l’émotion religieuse d’un néophyte. Sous un soleil mêlé d’azur triste et de blanches nuées, je sentais une haute espérance grandir en moi, assez forte pour remonter le flot de misère et d’inquiétude qui dévalait le long de la voie assombrie[1].» Il gravissait, un soir, sous un soleil et il sentait une haute espérance, assez forte pour remonter!!! Non, Paul Bourget, lui-même, répugnerait à conculquer un pareil tapioca, à battre en mayonnaise un pareil vomis. «Comme l’aigle qui monte vers le soleil.» «Ce discours dont les vagues poussées par le vent du large», continuait le tribun jaloux de colliger toutes les images qui le feraient refuser au certificat d’études de la laïque, anxieux de ne résilier aucun pompiérisme et de surpasser, si possible, Georges Ohnet, d’infamante mémoire, tout cela afin de faire la preuve, sous les bravos frénétiques des trois quarts de la Chambre, qu’un homme de réel talent ayant le sens du ridicule, le souci de la forme et l’exécration de la solennelle niaiserie, un orateur enfin, qui serait tout le contraire de lui, ne pourra jamais prospérer dans une assemblée délibérante. Quel magnifique langage! disait-on à chacune de ses gloses, dans le Parlement non moins que dans la Presse, et «l’Aigle», la «Forêt», «le vent du large», toute cette éloquence ravagée par un herpès de propos éculés passait aux yeux de ses collègues et des matulus des gazettes, pour la suprême manifestation du Verbe humain.
Cependant, malgré l’opinion acharnée à le magnifier, Truculor, avec ses éternelles palinodies, la nécessité où il se trouvait de se déjuger sans cesse, l’obligation où il était de renier à la Tribune toutes les campagnes menées par lui dans son journal, Truculor, le Logomaque, commençait à lasser les honnêtes gens et les intelligences de son parti et pour beaucoup il n’était plus déjà qu’un Béotien ayant fait ses humanités. Ce Cacique du Socialisme voyait autour de lui déserter les Incas. Il faisait, du reste, tout ce qui est indiqué pour cela. Lui, hier encore révolutionnaire, ne venait-il pas d’être amené à confesser, en pleine séance que l’accointance avec l’autocrate du Nord était utile et louangeable, après lui avoir, vingt fois auparavant, jeté l’anathème. Et il avait suffi d’une mise en demeure d’un leader du centre pour lui faire approuver, en l’alliance russe, les horreurs de la Sibérie, les massacres de paysans dans les provinces, le vol de la Mandchourie, la persécution de Tolstoï, tous les crimes enfin du Tsarisme scélérat, dont la France porte sa part, puisque c’est avec son argent qu’ils ont pu être perpétrés.
Le triomphe de Truculor était la réunion publique. Hissé sur les tréteaux, il s’employait—avec le meilleur de son accent languedocien—à faire résonner de suite le fer-blanc de ses périodes, le chaudron mal étamé de ses prosopopées, besognant de son mieux pour griser son public, d’un seul coup, avec le trois-six de ses tirades, se démenant en des gestes de mangeur d’étoupe enflammée, les bras giratoires et la tête renversée en arrière, menaçant chaque fois d’éteindre le lustre sous une averse de postillons issue des profondeurs de son larynx tempétueux. En Aïssaouah de la Révolution, il y dévorait tout vivant le lapin du bonheur futur. Sans rémission, il chevrotait les incidentes, abusait du trémolo, la voix jouant de l’accordéon sur les finales, à la chute des phrases, ce qui faisait déferler les applaudissements. Pendant deux heures, inexorablement, on le voyait d’abord s’appuyer au soutènement de l’érudition, évoquer tour à tour Locke et Buchner, Proudhon et Auguste Comte, Karl Marx et Bernstein; puis il s’autorisait ensuite, pour son propre compte, à faire jouer les grandes eaux du Truisme, submergeant ses ouailles sous une Mer Egée de lieux communs dont sa Sociologie maritornesque et puérile était l’Amphitrite dépenaillée.
On aura touché du droit la belle spontanéité de cette nature quand on saura que, pendant quatre années consécutives, il avait servi aux étudiants de l’Université de Toulouse, où il professait, sa fameuse phrase sur la misère humaine bercée par la vieille chanson: phrase qui était alors un anathème spiritualiste jeté au matérialisme vainqueur. C’est tout ce que son génie devait enfanter jamais comme suprême offrande à la mentalité moderne. Il n’était pas un postulant de la licence qui n’eût bénéficié, là-bas, de cette formule avant qu’elle ne s’envolât pour faire le tour du monde en toute célébrité. Élu député, il avait placé son unique effet, sa trouvaille estomirante dans sa malle, sous une pile de gilets de flanelle ou un lot de chaussettes, et il était accouru à la Chambre pour lui faire un sort immédiatement.
Le bagage de Victor Cousin devant la postérité se réduit à deux définitions heureuses du mysticisme et du scepticisme; le bagage de Truculor, plus mince, se réduira vraisemblablement à cette sentimentale ineptie. Cependant l’amour que nourrissent les foules contemporaines pour les mirlitonades est poussé à un point tel que celle-ci suffit, d’un coup, à lui faire conquérir la perdurable gloire.
Et «le grand tribun» apostat de l’opportunisme, Coriolan du centre gauche qui, en 1894, avait accusé les anarchistes d’être subventionnés par l’Église, poursuivait un but qui n’était autre, que celui-ci: corser d’un peu de machiavélisme et de politique vaticane, la défense jusque-là maladroite du Capital et de la Propriété en danger imminent, les sauver, pour tout dire, en allant, lui, s’offrir au peuple, pour le mieux abuser. La caste possédante sait très bien que les masses populaires ne peuvent point, impunément, être toujours heurtées de front. Il convient de temps en temps d’employer la cautèle. Ce que dit l’esclave Démosthènes au charcutier, dans les Chevaliers d’Aristophane, s’appliquait, se juxtaposait merveilleusement à Truculor et définissait son cas:—Il faut attirer le peuple par des caresses de cuisine et le duper. Tu as d’excellentes qualités pour agir sur lui: la voix forte, l’éloquence impudente, le naturel pervers et la charlatanerie du marché.
Aussi en moins de six années, grâce à l’influence qu’il exerçait sur les masses passives et abêties, il venait de réussir à passer un anneau, une fibule dans les naseaux de l’ours socialiste dont les bras, en se refermant, auraient pu, d’une étreinte, étouffer la vieille société, et, en l’heure présente, il le faisait danser en rond devant la classe au pouvoir, en bon plantigrade qui ne sait plus qu’exécuter des courbettes et lécher éperdument les pieds de ses maîtres. Et dans la partie de bonneteau que la Bourgeoisie, depuis plus d’un siècle, avait engagée avec le vieillard Démos, pendant qu’elle faisait miroiter à ses yeux les cartes biseautées d’un hypocrite apitoiement ou d’un profit illusoire, Truculor s’était promu à l’emploi d’allumeur, de compère, de comtois, incitant le Pecus à tenir l’enjeu de moitié avec lui, protestant avec de grands coups de poing sur la table volante, qu’on allait enfin gagner la partie, exhortant, en un mot, le malheureux à choisir le néfaste expédient, à tourner la mauvaise carte.
—C’est celle-ci qui gagne, tourne la rouge, vieux, tourne la rouge, et tu vas empocher....