Le vieillard Démos, dédaignant la noire, tournait la rouge sur ses conseils et n’encaissait qu’un surcroît de famine et un supplément de coups de fusil...

Crainquebille des lieux communs, Truculor se remettait alors à pousser devant lui la petite voiture du marchand des quatre-saisons de la rhétorique électorale, dans laquelle se trouvaient entassés pêle-mêle les choux-fleurs, les carottes et les navets, tous les légumes flétris de l’art oratoire. Et à côté de lui, attelé à la même bricole, barrant la chaussée du tangage de ses épaules, la poitrine adornée d’une médaille de la préfecture, déambulait, pour défendre sa marchandise contre les coups de main des mauvais garçons, une sorte de fort de la Halle, de coltineur endimanché. Cet individu, ancien peintre en bâtiment, avait débuté, lui aussi, en la Sociologie, comme rufian dans les bouges de Montmartre. Il y sollicitait naguère des consommateurs, avec une profusion de coups de casquette, la permission de vider le fond des bocks, de ramasser les mégots ou de chanter la romance et, maintenant, le collectivisme du Larbinat ministériel l’avait promu à une des dignités les plus en vue de la Soutenance politique. A chaque nouvelle aurore dans son journal, il préconisait la servilité et la castration à la multitude prolétarienne et emportait comme salaire le billon négligeable des fonds secrets, la menue monnaie périmée qui traînait dans les tiroirs de la place Bauvau. Puant l’alcool et sans qu’il fût possible de l’exonérer de l’odeur indélébile des mauvais lieux, son patron lui avait donné un maître d’armes et lui avait fait remplacer le coup de tête dans l’estomac, des fortifs de sa jeunesse, par le coupé-dégagé des bretteurs les plus en vue. C’était le Saltabadil, le Cloutier de la bande. Mais il fallait le surveiller encore et le rétribuer toutes les fois avec munificence pour l’empêcher de sonner l’adversaire sur le pavé au lieu de le découdre, à Villebon, devant les quatre malfaisants imbéciles et les médecins odieux qui se prêtent encore aux grotesques gesticulations des affaires d’honneur. Il finissait les vieilles chaussettes et les pantalons hors d’usage des premiers ministres et, comme il parlait nègre par don congénital, on en avait fait—juste vengeance—un député de la Pointe-à-Pitre.

Jadis, pourtant, Truculor avait épouvanté la classe au pouvoir. Le fait est à peine croyable, mais il fut. Depuis la commune—cette secousse qui n’est pas encore éteinte dans ses moelles—la Caste exactrice vit dans la teneur de voir, un jour, incinérer le Grand-Livre. C’est ce qui la décida à embaucher Truculor. Le capital et lui ne pouvaient-ils pas vivre en bons frères siamois, réunis par la même membrane d’imposture? Truculor qui promenait dans la vie une sensualité ingénue de paysan mal façonné et un besoin irrésistible d’être, par tous, consacré grand homme était facile à allécher. Aussi, la Bourgeoisie, avec la plus extrême facilité, l’avait-elle pipé au trébuchet de ces deux travers. On avait laissé traîner à sa portée quelques rogatons dont les enrichis ne voulaient plus, quelques jouissances putrides du luxe et de la somptuosité, tant désirés jadis, du fond de sa province; on l’avait fait vice-président de la Chambre, on l’avait admis officieusement dans les conseils du Gouvernement, et il s’était précipité sur ces détritus avec des voracités d’otarie affamée, cependant que les journaux respectables recevaient le mot d’ordre de lui attribuer chaque jour, une somme incommensurable de génie—dilapidé, par lui, hélas! dans la mauvaise cause, disaient-ils.

Immédiatement, Truculor avait donné des gages.

Pendant les dix années qui précédaient, il avait, en effet, déclaré la guerre au catholicisme, le dénonçant comme le pire ennemi de la civilisation, mettant en batterie, chaque soir, les balistes ou les mangonneaux de sa dialectique pour sabouler le Concordat, effondrer l’Église et ravager les dogmes, et, un beau matin, le monde stupéfié avait vu Truculor conduire sa fillette à la sainte table pour lui faire ingérer la plus notoire et la mieux famée des trois hypostases. C’était pour avoir la paix chez lui, avait-il excipé ingénument, en un débordement de copie qui n’était point encore réfréné. Et, le bon public, le bon public simpliste qui n’a point pris à l’École normale le goût des arguties byzantines se demandait vainement depuis ce jour, comment il se faisait qu’un homme, nourrissant pour la paix un goût si immodéré, vînt s’offrir comme stratège de la plus effroyable bataille que les histoires auront à enregistrer. Car, il n’y a pas à dire, il conviendrait pourtant de choisir entre le personnage de Déménète, de Plaute, ou celui de Spartacus. Truculor pourrait peut-être se rappeler qu’il est incongru de déclarer sur les tréteaux que la révolte est esthétique pour, rentré chez soi, se laisser rosser par sa femme. Les foules, en mal de soulèvement, feraient preuve de quelque intelligence en refusant de s’encombrer plus longtemps d’un chef, à ce point audacieux, qu’un coup de torchon de la conjointe le fait rentrer à la cuisine, pour éplucher les légumes, lorsqu’il se permet d’en sortir afin de prendre la parole chez lui et d’avoir une opinion.

Le plus beau titre de gloire de ce rhéteur était d’avoir tronçonné en deux, déshonoré pour toujours peut-être le socialisme en le faisant verser dans une ribote de trois années dont il sortait à peine, avec un mal aux cheveux terrible, la bouche gougloutante de hoquets, ayant barboté à pleins grouins dans l’auge bourgeoise. Et maintenant, quelques-uns parmi les plus notoires des amis politiques de Truculor, à qui l’aventure avait permis de devenir ministre comme Millerand l’Iscariote, de se paver de joyaux, d’acquérir des terres historiques et de s’étouper de billets de banque, faisaient la roue devant le prolétariat toujours jugulé, criaient, avec leur bonisseur, aux quatre coins du pays:—Ayez confiance, citoyens, vous avez vu? Nous nous sommes ivrognés à d’augustes tables, nous avons été tolérés dans les parlottes de l’État; même nos femmes ont dîné avec le Tsar. C’est ce qu’on appelle le socialisme réformiste, la conquête des pouvoirs publics et la Révolution en marche...

Oui, le forfait irrémissible de cet homme—qui s’était offert en 1885 à la liste réactionnaire de sa circonscription—l’inexpiable crime de ce politicien, accouru du lointain de sa sous-préfecture pour faire un sort à sa sonorité et à sa truculence, dans un parti quel qu’il fût, était d’avoir naufragé à jamais l’ultime chance de salut des multitudes spoliées, l’inamnistiable scélératesse de ce collectiviste devenu sous-ministre était d’avoir flibusté le Pauvre de sa dernière espérance et de l’avoir jeté à l’eau, par un croc-en-jambes sournois, devant la Bourgeoisie exultante, alors qu’à grands coups de pavés et avec des sourires mielleux, il renfonçait pour toujours dans le gouffre de mort et de ténèbre la Face douloureuse, tordue par les spasmes de la faim, la Face sainte et tragique, qui employait son dernier souffle à réclamer encore la Justice et la Pitié!

Mais ce négociant en truismes et malfaçons oratoires ne connaissait pas le remords, rien ne pouvait décrocher la satisfaction béate qu’il arborait sur son visage. La destinée du compère, ministre, baron et multi-millionnaire, l’avait émotionné au point de lui faire perdre toute retenue dans l’impudeur et il totalisait les différentes sortes d’apostasies, de mensonges, de compromissions et de traîtrises à la Cause qui ont pu, jusqu’ici, être cataloguées. A l’instar de Dieu qui, d’après son témoignage, était une Somme, car il avait jadis publié un livre chez Alcan: 800 pages intitulées: De l’irréalité du monde matériel, dans quoi il avait entassé toutes les balayures philosophiques de la rue d’Ulm, à l’instar de l’entité chère à M. de Mun et à Paul Bourget, Truculor était la Somme des impostures possibles pour parler son jargon. Il y a dix ans, à Carmaux, il chantait la Carmagnole sur la nappe des banquets, et la classe dirigeante, dès qu’elle le jugea utile, le fit retourner d’un coup de botte au cantique de sa jeunesse à l’«Esprit saint descendez en nous» et au benedicite de la table conjugale. Un homme d’État, dont la stratégie politique digne de l’auteur du Prince suscitait la joie des intelligences amoureuses de belles manœuvres et que sa connaissance parfaite de la saleté humaine non moins que son mépris superbe de l’humanité vile faisaient l’égal des plus grands dans l’antique et le moderne, un premier ministre dont le savoir-faire réduisait par comparaison ses confrères du passé: les Dubois, les Barras, les Talleyrand à la condition d’obscurs manœuvres, avait pu réaliser, grâce à Truculor et à ses acolytes, un coup de génie surprenant, qui assurait pour toujours le triomphe de la Bourgeoisie un instant en péril. Lorsque la Révolution, à la suite d’une affaire célèbre, paraissait avoir reconquis enfin quelque lucidité et quelque énergie, lorsqu’elle vint déferler de ses premières lames contre les balises du Capital, en menaçant cette fois de le submerger, ce tacticien eut une inspiration merveilleuse. Il se rappela à temps le procédé employé jadis, au XVIIIe siècle, dans les colonies anglaises pour étouffer les insurrections de nègres.

Quand les noirs révoltés, ayant coupé quelques têtes et s’étant conditionné des pennons rouges avec les intestins fumants de deux ou trois colons, dévalaient en horde rugissante parmi les fracas des tam-tams et derrière leurs tabous ou leurs sorciers, on sait que les soldats des trois royaumes n’avaient cure de verser dans les inutiles fusillades. Ils se retiraient simplement à l’arrière de la ville, après avoir roulé au milieu de la rue principale quelques barils de tafia. Alors, ils attendaient, placides, en chantant le God save the king ou en jouant au bezigue. Au bout de deux heures, ils revenaient, la pipe aux dents, car il n’y avait plus d’insurrection.