Carapacé, tel le Tancrède des Stercoraires, d’une armure de bran durci à l’usage de la balle, il était néanmoins d’une intaille singulière, et cet échantillon d’un autre âge réclamant pour lui-même l’honneur de tenir le couteau à dépecer l’humanité dans les grands abattoirs catholiques, ce spécimen inattendu, ne se pouvait cataloguer dans la platitude accoutumée, dépassait la pelade contemporaine de toute la hauteur d’une lèpre effroyable et surprenante. Comme Truculor, il avait en poche la solution de la question sociale et cette solution était très simple, elle consistait:

1o A traîner le cadavre de Renan jusqu’au plus prochain dépotoir;

2o A ériger au sommet du Panthéon une croix d’or du poids (?) de plusieurs millions;

3o A astreindre tous les Français à communier au moins une fois par semaine, sous peine de mort!

Oui, ce n’était pas plus difficile que cela, et on se demandait vainement, à la suite de cette écriture, comment l’époque, qui n’avait pu offrir à Jacques Paraclet l’Escurial d’un nouveau Philippe II, ne lui avait pas ouvert, sur l’heure, la cage de fer des aliénés de Bicêtre.

Il est juste de dire, cependant, qu’on avait de lui, dans son livre, l’Imprécateur, un chapitre sur la bondieuserie, la coprolâtrie de Saint-Sulpice, qui était une manière de chef-d’œuvre définitif, avec deux ou trois rugissements adventices assez bien expectorés.

C’était Boutorgne qui avait conseillé à la Truphot d’inviter Jacques Paraclet, d’elle ignoré, dans l’espoir d’incidents peu ordinaires. Jusque-là, cependant, il avait été déçu, Truculor, ravalant le meilleur des Baedekers, s’était lancé en une description pointilleuse de son pays natal, des gorges du Tarn, et le squale catholique s’était contenté de déglutir ferme et de considérer en silence la beauté svelte, les yeux d’écaille blonde, la lourde et érugineuse chevelure de Madame Honved dont les pesantes torsades la casquaient de rouille sanglante et chaude. Il ne s’était même pas enquis, au préalable, par une de ces interpellations foudroyantes dont il était coutumier, si cette dernière avait fait congrûment ses Pâques, car Jacques Paraclet, au café, dans les bureaux d’omnibus, les rédactions et les mangeries bourgeoises faisait la place pour Dieu le père, informait les gens de Ses volontés les plus récentes et répercutait Iaveh avec une bien autre infaillibilité que le déguisé du Vatican. Malgré que ce soir-là, il se tînt coi et parût avoir été passé au chloral, il agaçait Honved qui, sans la présence de sa femme et dès le second service n’aurait point su résister, sans doute, au plaisir de lancer, contre le fulminate désormais mouillé de cette torpille de sacristie, quelque perforant brocard destiné à la faire exploser, si toutefois elle en était encore capable. Le pugilat verbal avec Jacques Paraclet, étant donné tout ce qu’il comportait d’obscénités littéraires, lui répugnait devant sa compagne. Cela eût été drôle, tout de même, d’inciter le catholique à un combat singulier, de l’attirer en rase campagne, après qu’il eût d’avance bourré sa faconde de ses invectives habituelles dont la moindre aurait été capable de donner des hauts-le-cœur à une pompe nocturne. Oui, c’eût été amusant de le suivre sur son terrain, pour, tout à coup, faire pleuvoir sur lui le feu grégeois d’une série d’anathèmes trempés dans les laves du meilleur Juvénal.

Par trois fois, Honved remisa le cartel, rengaina la brette terrible de ses mots qu’il dissimulait, à l’ordinaire, sous les rubans, les velours et les fleurs d’une excessive politesse venant encore ajouter à l’acuité de l’ironie. Honved, auteur dramatique jusque-là très discuté, était arrivé enfin à la grande notoriété avec ses trois derniers actes de l’Odéon: L’âme païenne. La grâce antique oblitérée par dix-huit siècles de catholicisme, enterrée sous les mucus et les excrétions de tous les exégètes, avait enfin été exhumée victorieusement, comme un bronze intact quoique deux fois millénaire, dont la jeune lumière à nouveau vient caresser amoureusement le svelte contour et la chaude patine.

Les initiés et les érudits avaient crié au miracle devant ce sens aigu du génie latin, et son art, sa technique, son dialogue, toute la grâce sereine et fauve, le culte ardent de la vie, immortelle et redoutable, acceptée avec ferveur en toutes ses joies, ses faiblesses et ses hontes, uniquement parce qu’elle est la minute fugitive qui permet de prendre conscience de l’univers imparfait et vain comme l’homme, disait-il; les amants effeuillant des tubéreuses sous les térébinthes et les portiques de marbre noir, avec du sang aux doigts, du sang d’esclave rebelle ou de tyran abattu, les chants d’agonie des patriciens venant de se procurer la mort ainsi qu’une débauche, selon le mot de Flaubert, et s’interrompant de mourir pour donner un conseil aux couples enlacés, réciter un vers d’Horace ou fixer un point de philosophie Rerum pulcherrima Roma; tout cela revivait comme aux jours de Tibulle et de Properce, et semblait avoir été signé par un de ceux qui, les premiers, scandèrent le Verbe et le Génie humain en une forme définitive. L’âme païenne, est-il besoin de le notifier? avait eu exactement dix-sept représentations, et la plus belle recette qu’elle atteignît jamais s’éleva à 833 francs: le directeur de l’Odéon, secondé par d’inénarrables grimaciers, ayant fait tout le possible pour que le public parisien ne prît goût à un art qui se permettait d’entrer en si parfaite hétérodoxie avec celui du Quo Vadis ou de l’Aphrodite de M. Pierre Louys. Et ce fonctionnaire doit être remercié, car placé à la tête d’un département de l’esthétique moderne, il doit avant tout veiller à la conservation des choses existantes, éviter les révolutions intellectuelles, les brusques changements d’optique et toutes autres perturbations aux gens bénévoles qui, ayant le loisir d’acquérir, sous les galeries, moyennant trente-cinq sous, Plaute, Molière, Racine ou Lucien versent à son comptoir des sommes beaucoup plus importantes et viennent ouïr MM. Cornaglia ou Albert Lambert, ancêtre, qui vagissent tous les soirs ce qu’il y a de mieux dans l’œuvre d’Émile Augier, Paul Bourget, Alexandre Bisson ou André Theuriet.