Médéric Boutorgne, placé à côté de Madame Honved, venait d’épuiser le lot de ses comparaisons favorables et de ses épithètes avantageuses. Présentement, il n’avait plus à sa disposition un seul vocable littéraire pour exprimer l’extraordinaire couleur des prunelles de sa voisine. Après l’avoir successivement confrontée à Bethsabée, à Cléopâtre, à la reine de Saba, elle-même, après s’être porté garant qu’elle ravalait, par simple comparaison, les fées Mélusine, Viviane ou Urgande, après avoir affirmé qu’elle détenait des yeux comme il devait en brasiller jadis, dans les coins d’ombre de l’Alhambra, palais des rois Maures, il restait coi, effroyablement muet, et, de la prunelle, faisait le tour de la table comme pour implorer quelque improbable et mystérieux secours. Déjà, en deux ou trois circonstances antérieures, cette chose lui était arrivée. Quand quelqu’un, un fait inattendu, ou plus simplement la vue d’un objet banal, totalement incapable de dispenser l’émoi au restant de ses semblables, l’impressionnaient, un trou noir se faisait dans son esprit, des mouches diaprées et des lucioles bizarres dansaient devant ses yeux et il était investi d’une subite et irréductible aphasie. A cela même, il devait d’avoir raté le secrétariat d’un mandarin désireux de se lancer dans la politique et qui avait besoin d’un scribe amoureux de la faute de syntaxe, pour pouvoir se faire comprendre de ses électeurs et de ses collègues du Parlement. Boutorgne, convoqué par lui, un matin à dix heures, était resté invraisemblablement aphone et, malgré les encouragements et la bienveillance du Maître, n’avait réussi qu’à s’extirper des plaintes et des gémissements qui l’avaient fait passer pour un aliéné en circulation indue. Et voilà, maintenant, que cela recommençait, juste à la minute où il avait besoin de tout son talent pour affrioler Madame Honved et l’induire dans la nécessité d’entreprendre, sans retard, l’adultère avec lui. Effaré, il violenta sa volonté, se râcla désespérément le palais avec sa langue et n’accoucha d’aucun son qui pût, à la rigueur, passer pour une parole et, encore moins, pour une pétarade de mots brillants. Alors, avec le rictus d’un homme qui se noie, il recommença à promener autour de lui un regard affolé. Hélas! les autres ne se souciaient guère de le repêcher, ne s’apercevaient même pas de sa détresse, et nul ne s’occupait de lui pour l’interpeller directement, rompre ainsi le charme maléfique, ce qui lui aurait permis sans doute de reprendre souffle ou d’abandonner décemment le dialogue avec Madame Honved. Effroi. Il n’entendait, dans son entour, qu’un bruit confus de conversations dont il n’arrivait même pas à saisir le sens: chaque convive parlant à son voisin, mais aucun d’eux ne pérorant encore dans le silence de tous, en potentat indiscuté de la parole, du savoir ou de l’esprit.

—Monsieur, je vous en prie, lui dit la femme de l’auteur dramatique, amusée de son désarroi et trop parisienne pour le laisser barboter en paix dans les marécages de sa maladive sottise; il vous reste encore les évocations stellaires, les étoiles et les météores, les soleils et les comètes. Ne me jugez-vous pas digne de ces dernières? Il y en a justement une au zénith en ce moment.

Cette pointe éberlua encore un peu plus le malheureux Boutorgne, qui disparut cette fois dans l’hébétude comme si un boulet de 80 l’eût tiré par les pieds. Pour toute réponse, il ouvrit et ferma convulsivement les yeux, se démena frénétiquement sur son siège, avec la grâce d’un jeune pingouin qui se serait laissé choir sur quelque hypocrite harpon. Madame Honved, renversée au dossier de sa chaise, riait maintenant d’un rire cristallin et cruel dont les fusées railleuses perforaient le lamentable gendelettre qui, les paupières closes et la bouche pincée, s’enfonçait les ongles dans les cuisses pour se punir, sans doute, d’être à ce point idiot. Certes, il aurait dû prévoir la chose: cette femme l’impressionnait trop pour qu’il pût jamais la conquérir. Et, un cataplasme de ténèbres sur les orbites, il vivait dans la terreur de revoir au moindre dessillement des paupières les deux redoutables prunelles sablées d’or, et couleur de feuille morte qui le médusaient, le restituaient à sa véritable nature et le faisaient redevenir crétin, indiciblement. Enfin, il se ressaisit d’une parcelle d’entendement: ce fut pour se précipiter à la recherche d’un quelconque des deux ou trois mots de dîner dont il avait spolié certains auteurs et qui pouvaient se placer toujours, en n’importe quelle occasion. Mais dans le désarroi de son esprit, au moment précis où il allait faire crépiter l’étincelle, il crut l’avoir placée déjà, et il se retint, exsudant de terreur, pour ne pas récidiver et faire apparaître, dans son entier, l’indigence de son esprit inscrit à l’Assistance publique du plagiat.

Un moment, il perçut sous la table un concert de pieds froissés. Évidemment, cette ironique Mme Honved, qui lui avait tendu la chausse-trappe d’un sourire pour mieux le faire marcher, qui douchait ses emballements et ses meilleurs effets des cascades réfrigérantes de son rire, prévenait son mari d’une accolade de cheville, afin qu’il ne perdît rien de sa déconfiture. Déjà, Honved se penchait par dessus l’épaule de sa femme, considérait un moment le grotesque du personnage dont la poitrine de poulet bombait plus fort, d’angoisse rentrée, dont le cou s’enfonçait davantage dans les épaules, et il eût un susurrement, que Médéric Boutorgne perçut néanmoins:

—Dépêche-toi de le regarder une fois encore; tout à l’heure, il ne sera plus visible: son thorax est en train d’avaler sa tête...

Le Prosifère sentit des flammes terribles brasiller sur sa face jusque-là verte. Il chercha vainement une riposte, ne la trouva point, s’entêta, s’acharna, et n’aboutit qu’à prolonger presque sur le dehors quatre ou cinq lamentations profondes et intérieures. Alors il serra frénétiquement les lèvres pour réfréner la tentation qu’il avait de vagir quoi que ce soit d’informe. Voyons, personne ne lui adresserait donc la parole? Et, tout à coup son cœur se fondit de reconnaissance; il délira de gratitude éperdue; il eut même envie d’embrasser Siemans, quand celui-ci, qui n’avait pas encore proféré un mot, lui dit de sa voix lente et épaisse:

—Vous savez, c’est beaucoup plus dur que mon beau-frère ne me l’avait fait entrevoir: le sol dièze est très difficile à attraper; il faut boucher le dernier trou aux trois quarts comme ça... avec le petit doigt...

—Vrai? ah! pas possible, répondit Médéric Boutorgne du timbre altéré d’un monsieur qui se voit tout à coup nanti d’une confidence et d’une révélation dont l’extraordinaire intérêt est capable de le culbuter dans l’embolie. Et, libéré enfin de sa mutité par l’inconsciente intervention du Belge, il se passionna, devint avide de renseignements, s’intéressa au jeu de l’ocarina, tout heureux de filer par la tangente dans une conversation exempte, cette fois, de périls, dans une conversation où les yeux de Madame Honved ne lui verseraient plus, comme tout à l’heure, le maléfique inébriant.

Mais Madame Truphot avait vu la scène et avait assisté à l’effondrement du malheureux. Elle haussa les épaules, eut une lippe de pitié. Un homme qui, en une heure, n’était pas capable de se faire agréer d’une femme n’était qu’un imbécile ou un castrat pour elle. Elle décida que, désormais, Boutorgne serait réservé pour ses bonnes, puisqu’il n’était bon qu’à cela.

Et elle se frotta avec plus d’insistance à son voisin de gauche, à Sarigue, un grand garçon sec et blond, au nonchaloir affecté, qui s’efforçait de maintenir son masque au point voulu de mélancolie et de byronisme, comme il sied à un mortel sur qui pesa le Fatum, selon une expression de lui favorisée.