Ah! celui-là fleurait bon l’amour au moins; il exhalait une senteur ravageante de passion tragique même, car il odorait le cadavre, ayant tué sa maîtresse en un drame fameux, qui jadis, occupa toute l’Europe. Un matin du printemps de 1890, on l’avait trouvé dans la chambre à coucher d’une villa du littoral algérien, la joue éraflée d’une égratignure, faisant de son mieux pour répandre des hémorrhagies apitoyantes et copieuses, et simulant des râles d’agonie près du cadavre de la femme d’un protestant notable de l’endroit, réputée jusque-là pour son rigorisme et son horreur des illégitimes fornications. L’épouse du momier, d’une beauté péremptoire quoique déjà aoûtée, avantagée par surcroît d’une fortune impressionnante, avait le front fracassé d’une balle et, préalablement à la minute où elle fut décervelée par Andoche Sarigue, elle avait répudié ses derniers linges: ce qui est un sacrifice conséquent, comme on sait, pour les personnes conseillées par Calvin. De ce dernier fait, l’assassin argua la passion, la frénésie sentimentale et charnelle qui peuvent, à la rigueur, précipiter dans ce que le bourgeois appelle l’inconduite, les mères de famille jusque là placides et que la quarantaine semble avoir mises hors l’amour. L’accusation rétorqua, en objectant les viles manœuvres, la suggestion, l’hypnotisme, et même le viol. Sarigue, avec des mots choisis, en une véritable page de littérature, s’était efforcé de faire au Jury la psychologie du drame. Il avait expliqué que les voluptés cardiaques ou génésiques n’étaient pas suffisantes pour le couple sublime qu’ils formaient tous deux; qu’ils avaient décidé d’y surajouter celle de la mort, que la conjonction dans le néant avait été résolue d’une commune entente, mais qu’après avoir tué froidement la malheureuse, la Fatalité avait voulu qu’il se manquât, à la minute suprême.

Ah! il ne s’était pas fait grand mal; il ne s’était pas dangereusement blessé, lui. Non, le revolver s’était senti sans entrain pour saccager une peau d’amant aussi reluisante, et, c’est à peine, si au lieu de cervelle—en admettant qu’il en possédât une—il s’était fait sauter quelques poils de la moustache. Il avait fait cinq ans de bagne sur les huit qui lui furent octroyés et, maintenant, il cuvait son désespoir et promenait son âme inconsolablement endeuillée dans tous les bouges, les bouis bouis et les bals de Montmartre. Il couchait chez toutes les filles qui voulaient bien marcher à l’œil et racontait infatigablement ses aventures avec des gestes affaissés ou des tirades à la Mélingue, devant des piles de soucoupes, dans tous les gynécées publics de la butte,—ce goitre de sottise appendu à la gorge de Paris. Très couru d’ailleurs, il était l’amant inquiétant et trouble, le survivant tragique d’une épopée de traversin, et il procurait le frisson romantique dans le XVIIIe arrondissement et les alcoves mieux famées où l’épiderme sans imprévu des agents de change est devenu insupportable. Un grand journal du matin s’était même attaché sa collaboration et, plusieurs fois par semaine, ce cabot de l’assassinat passionnel, plus vil et plus lâche, certes, que le dernier des chourineurs, car il avait histrionné dans le suicide et dupé sa maîtresse avec les contorsions d’un Hernani de sous-préfecture, ce grimacier algérien notifiait la Beauté et l’Amour à deux cent mille individus. Il discourait aussi sur l’honneur, depuis qu’il avait échappé à sa chiourme et s’était récemment offert comme témoin pour assister, dans un duel, un ami journaleux. En sa petite garçonnière de la rue des Martyrs, se réunissaient de doctes conciles. Des tartiniers notables, ses protecteurs, accréditaient le logis où l’on fabriquait de menus actes pour les théâtres à côté. Son crime n’était plus retenu que comme un chapitre littéraire, un chapitre vécu, écrit avec du sang, qui lui assurait pour le restant de ses jours une place enviable, en librairie. Et l’impudeur de cette époque qui s’en va pourléchant avec passion les drôles les plus nidoreux, la terrifiante inconscience de cette Société qui a déjà fait périr de famine ou de désespoir tant de gens de cœur, pour décerner toute la considération, tout le lustre ou tout l’amour dont elle dispose, aux plus atroces bandits, est à ce point confondante, qu’une pièce vengeresse dont il était le premier rôle immonde et flagellé n’avait pas réussi à le faire vomir, dans une nausée, comme un tronçon de ténia empoisonné, par le Paris des Lettres.

—Voyons, Sarigue, prenez-vous mon bras pour une... enseigne... de vaisseau... glapissait, en lui passant la salière, un petit homme, à figure chafouine et olivâtre de Maltais dont la chevelure en boucles de karakul frisottait au-dessus de deux yeux d’un noir indécis et louche. C’était le sieur de Fourcamadan, comte indiscutable à son dire et irréfragablement apparenté, nous devons le croire, aux plus augustes familles et même à un duc de l’Académie, qui trouvait le moyen de notifier à la société son lustre indéniable d’ancien lieutenant de vaisseau. Chaque mortel, en effet, après deux minutes de conversation avec ce fils des croisés, ne pouvait plus ignorer que, sorti du Borda, il avait été promu, au bout de quelques années, à la dignité d’aide de camp de l’amiral Aube, mais qu’il lui avait fallu briser sa carrière et quitter la marine à la suite d’un duel retentissant avec le prince Murat. Sans un décime d’avoir personnel, d’ailleurs, après une vie affreuse de bohème, après avoir été courtier au service d’un marchand de papiers peints, après avoir vendu dans Paris aux mercières désassorties des boîtes de carton pour leurs rubans ou leurs collections de boutons de culotte, il avait fini par épouser, à Béziers, la dernière descendante d’une lignée de négociants en graines oléagineuses, qu’avait esbrouffée le titre de comte dont il se réclamait.

—J’ai épousé ma cousine, disait-il à tous venants. Ma cousine qui est par les Montlignon et les Boisrobert.... une brave fille et qui ne crache pas dessus.... achevait-il, avec un sourire égrillard et une claque sur l’épaule de l’interlocuteur, car M. de Fourcamadan, désireux de rénover les meilleures traditions aristocratiques, estimait congru d’initier le prochain au tempérament de sa conjointe.

Avantagé d’une belle-mère grippe-sou, d’une avarice sans seconde, qui ne le lâchait pas d’une semelle, l’accompagnait de par la ville, par crainte de dépenses outrancières, et obscurcissait son blason par le côte à côte d’affligeants corsages et de cottes reprisées à peine dignes d’une marchande de lacets ambulante, ce gentilhomme vivait dans la plus complète servitude domestique, sans un liard d’argent de poche, ne trouvant chez lui que la matérielle chichement dispensée. Réduit aux expédients, il s’astreignait à rapter les monnaies des amis par toutes sortes de basses manœuvres, acculé qu’il était à la nécessité de râfler les pièces ayant cours traînant sur les meubles, pour pouvoir, de-ci, de-là, satisfaire ses fringales de juponnier et combler les acteuses des quartiers excentriques de bonbons sébacés ou de bouquets fossiles.

La nature n’ayant point permis qu’il fût Saint-Simon, Vauvenargues ou la Rochefoucauld, il écrivait, lui aussi, pour le théâtre, élaborait de préférence des vaudevilles à thèse, et les personnages en caleçon qu’il faisait circuler sur le plateau, au lieu de perdre leur temps à se reculotter ou à rajuster leur suspensoir après l’adultère, préféraient s’employer à dire leur fait à la société et à vaticiner des avenirs meilleurs et prochains sous le nez ébaubi des commissaires de police dont l’arrivée, selon les règles de l’art, clòturait immanquablement la dernière scène. Ce patricien avait l’opérette révolutionnaire et les malformations plastiques des marcheuses au rabais dont son génie réglait les ébats sur les planches, toute la fessarade de ses petites pièces montmartroises étaient à intention de chambardement. L’ordre de choses actuel, selon lui, devait être combattu à l’aide des quiproquos, de la conjuration dans les placards, des justiciers en pan de chemise, et de la Croupe installée à poste fixe devant le trou du souffleur. Avec ce marchand de coq-à-l’âne, ce n’était plus le cheval de bois qui devait permettre aux combattants de s’emparer de la cité d’exaction, mais bien le petit meuble en forme de violon pattu.

Dans quelque lieu qu’il fréquentât, M. de Fourcamadan se préposait au calembour et, dès lors, les assistants pouvaient perdre l’espoir d’arriver à jamais placer un mot. C’était une logodiarrhée intarissable, une menstrue d’anas et de calembredaines, un effroyable boniment de camelot marseillais. Aussitôt que cet aristocrate, qui détenait, du reste, un appétit de chemineau, avait en partie apaisé sa boulimie, il se saisissait de la parole et réduisait l’assistance à merci en lui propulsant au visage les plus fines essences de son esprit, tout comme cet étrange coléoptère, dit coléoptère pétard ou bombardier, qui sort victorieux de toute mêlée, rien qu’en déflagrant, devant l’olfactif de ses voisins, le contenu des vésicules gazeuses de son arrière-train.

Il joignait, d’ailleurs, la manie du parler solennel et le besoin de commenter sa généalogie à la passion du calembour—cet esprit des gens qui n’en ont pas. Et il n’attendait point que la conversation lui permît de placer ses traits avec à-propos. Il intervenait au hasard sans se soucier jamais de l’opportunité. Pour le moment, dans le registre aigu de sa voix acidulée, et d’un ton condescendant pour la vile roture qui s’ébrouait à ses côtés, il informait toute la tablée d’un incident de sa prime jeunesse.

—Oui, Messieurs, la scène se passait au château, devant la comtesse, ma mère, et mon oncle, le marquis, président à la Cour. On finissait de dîner dans la salle à manger de l’aile centrale. Soudain, le vieux Baptiste—le plus ancien des valets de chambre qui était né chez nous, du reste—entra, la figure bouleversée, ruisselante de larmes et si ému qu’il s’appuyait aux meubles pour pouvoir marcher. Avec des précautions infinies et les mains tremblantes comme s’il touchait une précieuse relique, il portait un plateau d’argent blasonné aux armes des Montmorency, nos parents, dont ces derniers avaient fait cadeau au feu comte mon père, et, sur ce plateau, une épée était posée en travers, toute petite, à fourreau de maroquin rouge et à poignée de nacre.

—L’épée de Son Excellence l’Amiral, prince de Fourcamadan, dit Baptiste d’une voix qui, d’émotion, succomba dans la finale.