Monsieur,

En réponse à votre lettre du 15 avril courant, j’ai l’honneur de vous faire connaître qu’aucun élève du nom de Fourcamadan n’a figuré sur les matricules de l’École Navale.

Un silence tomba: tout le couvert digérait la chose. Mais le comte n’était point homme à abandonner pour si peu la tribune aux harangues. Cet esprit primesautier et saugrenu était habile au décousu et aux plus déroutantes variations. Le buste incliné sur la nappe, rasant de la tête les plats du service, à nouveau il conquérait la parole.

—Ah! messieurs, je ne peux pas résister au désir de vous faire savoir à tous ce que j’ai répondu il n’y a pas un quart d’heure à mon voisin qui me demandait mon opinion sur le remarquable discours de M. Deschanel et qui voulait savoir dans quel parti je rangeais l’orateur. Vous me direz si j’ai tort. M. Deschanel, lui ai-je répliqué, n’appartient à aucun groupe, il est lui-même et c’est assez, car s’il y a dans la Chambre des anti-ministériels, des anti-militaristes, des anti-cléricaux et des anti-sémites, lui, tout simplement, est Anti... noüs...

Un murmure flatteur et des rires de la meilleure spontanéité furent le salaire de ce trait d’esprit. Truculor sortit même un très-bien aussi sonore que ceux dont il avait coutume d’appuyer les discours des ministres, sur les bancs de la majorité.

—Fourcamadan, contez-nous donc l’histoire du crabe et du matelot, dit Boutorgne, qui venait de récupérer dans son plein l’usage de l’entendement.

Mais le comte se défendait.

—Un peu osée... trop spéciale... je n’ose vraiment pas... Cependant, comme cela flattait sa manie de fin diseur, il ne prit point plus longtemps la peine de consulter l’assistance de l’œil. Comme s’il y fut autorisé, il ajouta, dans le malaise de tous.

—Enfin, puisque vous le voulez... Vous savez que je la mets dans la bouche d’un pair de France, à la table de Louis XVIII, le roi spirituel, dans le petit acte que je termine en ce moment pour le Grand Guignol. Et, sans aucune retenue, avec la plus belle inconscience, il se lança, une demi-heure durant, dans un monologue fécal, détaillant les aventures d’un gabier marseillais qui, sur le sable d’une grève, luttait d’ingéniosité contre un crustacé sournois, pour empêcher ce dernier de profiter de l’excédent de ses digestions.

—Té, mon bon, maintenant que cela déliquesce... tu n’es plus à la hauteur avec tes pinces, si tu veux y goûter, tu prendras une cuillère... paracheva le comte qui avait un peu bu.