En même temps que le judicieux entraînement de mes pupilles commençait, j’entrai en correspondance avec tous les cercles anarchistes du monde. Et ceux-ci prirent l’engagement solennel de me fournir ma remonte, par voie de tirage au sort, afin de remplacer ainsi ce que l’échafaud aurait décimé. Les moyens, les dons physiques ou moraux, de mes pensionnaires ayant été sagacement analysés, je les sériai en diverses catégories, je procédai à leur répartition dans les classes de bombe, de revolver, de couteau, de carabine ou de poison.
Qui eût pu prévoir l’entrain et le réconfortant enthousiasme de mes cadets? Ces hommes jusque-là sombres, sarcastiques et d’une misanthropie redoutable se prêtèrent tout à coup avec la plus grande souplesse, la plus merveilleuse docilité, à ce que j’étais en droit d’exiger d’eux. Leur front crispé se détendait; dans leurs yeux s’allumait une flamme juvénile, lorsqu’il m’arrivait de leur fixer la date approximative où tout permettait de croire qu’ils seraient prêts enfin. Les chrétiens qu’on destinait au Cirque ne témoignèrent pas jadis d’une pareille ardeur au martyre... Je dois dire, cependant, que ce qui me coûta le plus à obtenir de la plupart d’entre eux, ce fut le silence de trappiste, l’absolu mépris de la parole. La certitude qu’ils allaient mourir en héros avaient déchaîné en eux une extrême loquacité: ils se racontaient par avance et préparaient déjà, avec des gestes appropriés, leurs réponses aux juges ou aux jurés. Or, un régicide ne doit pas parler, ni avant, ni après. Il convient qu’il méprise l’inutile parole humaine, qu’il s’embusque dans une mutité farouche et obsècre le langage articulé qui aide les hommes à se pénétrer de la réconfortante certitude qu’ils sont identiquement idiots les uns les autres...
Mais il fallait les voir, dans les exercices préparatoires, travaillant à miner la voie ferrée ou transperçant d’un coutelas inspiré, au passage de la voiture lancée au triple galop, le mannequin chamarré qui tenait l’emploi du potentat...
Et puis les prouesses réalisées au tir à la cible! En moins de trois mois, quatre de nos futurs tyrannicides mettaient les sept balles de leur revolver dans un pain à cacheter, à quarante pas, bien que leurs camarades, jouant le rôle de policiers, les assommassent à demi de coups de canne, s’accrochassent à leur bras qui, malgré les bourrades, ne tremblait pas plus que..... celui du Destin, comme disent les poncifs. Au bout de l’année, j’eus deux artistes qui, à cinq cents mètres, avec la carabine, vous plaçaient une balle dum-dum dans le fond d’un chapeau, impeccablement. De plus, comme mon chimiste m’avait fabriqué une poudre qui ne détonait plus et ne dégageait pas la moindre fumée, vous voyez cela d’ici: dans une ville encombrée de foule, au passage d’un souverain ou d’une puissance sociale, la mort qui, au loin, part tout à coup, fulgurante, se déchaîne d’une fenêtre invisible, et tombe du ciel, sans qu’on puisse arriver jamais à trouver le point initial de son envol...
Autre merveille. L’Europe avait inventé les rayons Rœntgen, les rayons X, qui perforaient l’opacité de la matière et permettaient d’explorer l’organisme. L’Amérique, elle, inventa les rayons Z qui rendirent ténébreuse toute chose éclairée par la lumière et conférèrent au corps humain, à l’homme, la propriété de se rendre invisible à volonté, aux yeux de ses semblables. Un élève, un lieutenant d’Edison me vendit deux cent mille dollars la découverte miraculeuse qui permettait à tout être de s’abstraire, de se soustraire du monde ambiant et cela à son gré, au regard des foules aveuglées, comme s’il s’était sur le champ transmué en effluences insaisissables. Cela tenait du sortilège, de l’hypnose; cela faisait penser à certaines expériences des brahmanes indous. Le régicide, une fois l’acte consommé, n’avait qu’à toucher un commutateur placé au creux de sa poitrine pour s’effacer subitement, pour obnubiler son relief, pour disparaître de l’espace et se fondre pour ainsi dire, à tout jamais... hors d’atteinte, dans la lumière ou la nuit éparse. Je dois dire qu’il ne s’en trouva que deux ou trois parmi mes justiciers qui voulurent se servir des rayons Z et se dérober ainsi aux responsabilités de leur geste sublime. Les autres donnèrent sang pour sang, vie pour vie. C’était plus noble mais moins pratique.
Et je les galvanisai moralement mes cadets, car il fallait, vous pensez bien, que l’âme fût trempée comme le corps. Des lectures leur étaient faites de tous ceux, classiques anciens et modernes, qui exaltèrent le régicide. Je ne veux point vous les énumérer, le pédantisme étant le seul recours des crétins. Je leur détaillai par le menu les plus récents forfaits des têtes couronnées, le satyriasis d’assassinat du sultan rouge, la cruauté du Petit-Père, les horreurs de la Sibérie, les proscriptions en masse, le Knout qui torture et avilit et la dernière invention du Romanoff: le croiseur destiné au transport des condamnés politiques, où, tout près des cages de fer de l’entrepont, une machine à ébouillanter amorçait à la chaudière d’eau brûlante deux lances horrifiques braquées, à toute heure du jour et de la nuit, sur les révolutionnaires jugulés, sur les doukhobors enchaînés, sur les plus nobles cœurs de l’empire moscovite. Je leur citai le mot de Mallarmé interviewé sur les anarchistes: Je ne suis pas assez pur pour parler de ces saints.....
Ici Médéric Boutorgne crut de son devoir d’intervenir, en entendant Monsieur Eliphas de Béothus approuver Mallarmé.
—Oh! Mallarmé, dit-il, quel raseur! Il faut avoir le courage de le dire. Qu’est-ce qui a bien pu comprendre quelque chose à l’œuvre de ce galfâtre..
Tourné vers lui, d’un geste d’automate qui vire lentement sur son pivot, l’étrange personnage, dressa vers le plafond un index vertical, et prononça d’un ton calme.
—Jeune homme, n’avez-vous jamais entendu parler de ces pures étoiles dont la lumière répugne à mettre moins de deux mille ans pour parvenir à la racaille d’ici-bas?