Un éclat de rire général accueillit cette boutade, sans aménité et, trop lâche pour se fâcher, l’infortuné gendelettre, qui s’était dressé à demi, pour mieux donner l’essor à sa géniale interruption, dut ramener au niveau des sauces de son assiette un front désormais chargé d’opprobre.
M. Eliphas de Béothus, placidement persévérait.
—Le culte malencontreux que je nourris pour la vérité m’oblige à vous confier que je ne fus pas sans éprouver quelques désillusions au début. Deux régicides, dépêchés par moi en Europe, et munis d’une assez forte somme, se dérobèrent, devant la mort en beauté, l’un préféra s’établir marchand de reconnaissances du Mont-de-Piété rue de Clichy, et l’autre se fit bookmaker à Bruxelles. Mais le troisième qui mit le pied au Havre, tua son souverain en moins de huit jours. D’ailleurs, vous pensez bien: je me vengeai des deux parjures. Le bookmaker fut égorgé, sans phrases, un soir d’octobre, au retour de l’hippodrome de Grœnendal et l’autre, le marchand de reconnaissances, eut les deux poignets coupés et les yeux crevés, un matin dans son lit, par un de mes justiciers dépêché à cet effet. Une de ses mains, préalablement momifiée, servit même pendant deux ans de gland de sonnette à la porte de mon cabinet. Et, dès lors, après ces exemples salutaires, tout marcha à souhait.
Chaque semestre, un transatlantique quittait New-York emportant deux tyrannicides et, comme vous avez pu le constater, Messieurs, les attentats se succédèrent avec une régularité d’échéance. Le premier en date fut celui du restaurant Véry, en avril 1892, et déjà c’était un chef-d’œuvre. Vous vous le rappelez tous, n’est-ce pas? Un mètre cube de panclastite fut déposé là par un être invisible, sous le nez de la police, malgré le chapelet de mouchards protégeant l’infâme bistrot. Nous avions répété la scène pendant plus de deux mois. La catastrophe avait une telle allure biblique qu’il parût à beaucoup qu’une puissance occulte, une émanation de l’Inexplicable avait pris soin de placer l’engin et d’en déterminer l’explosion. Puis d’autres suivirent, qu’il serait oiseux de vous citer mais qui furent toutes perpétrées par des anarchistes frais débarqués d’Amérique ou qui y avaient été entraînés: Angiolillo, Bresci, Luccheni, Czogolsk! Et il y en eut beaucoup aussi dont on ne parla point par raison d’État ou de famille. Des ministres, des grands, de mirifiques bourgeois empoisonnés dans les cours, ou suicidés chez eux. Ah! j’ose dire que j’ai lancé sur le monde quelques assassins qui ont fait leur chemin...
Et cela dura neuf ans, reprit Monsieur Eliphas de Béothus, après avoir trempé ses lèvres dans une coupe de champagne, neuf années pendant lesquelles j’engloutis dans cette entreprise la moitié de ma fortune. Cela revenait cher, vous vous en doutez: mes frais étaient innombrables et à l’heure actuelle je subviens encore aux besoins de quelques vieux parents de mes régicides. Bresci me coûta même cent mille francs après sa condamnation à la détention perpétuelle. Supplicié dans sa cellule, il put réussir, grâce à l’entremise d’un guichetier gagné par lui à l’anarchie, à m’adresser un billet où il m’exhortait à le faire assassiner pour mettre fin à sa torture. Je dus débourser cinq mille louis d’argent français pour le faire stranguler par un de ses gardiens, qui en reçut l’ordre du directeur de la prison. Vous voyez que j’étais un véritable père pour mes élèves.
Mais un soir de février mon professeur de chimie vint me trouver dans mon Cabinet directorial. Monsieur, me dit cet homme plein de génie, votre œuvre est admirable autant que sans seconde parmi les œuvres des hommes, mais elle est imparfaite encore, souffrez que je vous le dise. Pourquoi diable vous astreindre à enseigner le meurtre et l’assassinat ou plutôt l’exécution des Puissants, par les vieilles méthodes? Pourquoi ne pas employer les nouveaux procédés beaucoup plus pratiques, beaucoup plus propres et tout aussi expéditifs? Croyez-moi. Voici le moment où grâce à la science, l’humanité va pouvoir devenir presque aussi scélérate que la Nature. Celle-ci qui après avoir inventé l’amour a gratifié les hommes de la syphilis, celle-ci qui fait mourir en couches les femelles assez stupides pour enfanter et déférer ainsi à l’instinct qu’elle a glissé en leur chair, celle-ci, dis-je, qui après avoir suscité l’oxygène délectable aux poumons, l’oxygène imprégné de l’arome des halliers humides, l’air vivifié des senteurs marines, a conditionné la tuberculose, se trouve sur le point d’être égalée en tant que bourrelle et gouine infernale. A l’aide de nos bouillons de culture, ne détenons nous pas, nous savants, le pouvoir de répandre sur le monde ou d’insinuer en quelques individus à son exemple, la syphilis, la phtisie, le typhus et le tétanos? Répudions le couteau, la bombe ou le revolver et usons des toxines animales. Une cuillerée de cette solution sans aucun goût ni couleur—et mon chimiste frappait de l’ongle sur un bocal étiqueté,—une cuillerée de cette culture dans le potage du Tzar, de l’empereur d’Allemagne, de M. W. milliardaire américain ou Y., usinier français et vous allez voir le sujet, faire immédiatement du cancer, cela sans appel, sans remède possible. Il suffira de changer de fiole pour diversifier la maladie à conférer. Alors, entendez-moi bien, plus de scandale, plus de cris: A bas l’Anarchie! dans les populations abruties, plus de procès, plus d’échafauds. La justice est désarmée cette fois et l’assassin insaisissable, car l’acte est impossible à prouver. Levé, dressé d’une détente, j’étais dans les bras de mon professeur. Nous commençons à organiser la chose de suite, lui dis-je. Vous ne sortirez de mon cabinet que lorsque le plan de l’œuvre à réaliser sera là, tracé dans ses grandes lignes sur mon bureau. Et pendant deux jours, en tête à tête, ne prenant presque aucune nourriture, nous travaillâmes ensemble.
Sept mois après, un Institut bactériologique faisant corps avec mon Académie des Régicides fonctionnait parallèlement. Et dès lors, nous abandonnâmes le meurtre retentissant, le meurtre théâtral, pour l’œuvre beaucoup plus sûre de la mort naturelle obtenue à l’aide des bouillons de culture. Une besogne philanthropique s’imposait avant toutes les autres: supprimer, détruire le militarisme, dégoûter les masses du service militaire. Des justiciers, des missionnaires envoyés par moi dans toutes les garnisons d’Europe et surtout en France répandirent à profusion la typhoïde dans les casernes, débondèrent des dames-jeannes, des outres de microbes, dans les quartiers de cavalerie et d’infanterie où l’on parque les fils de la démocratie. Vous avez remarqué que depuis de longues années, le typhus y sévit à l’état endémique, il y opère encore, y opérera toujours depuis notre intervention. Ainsi nous espérions que les mères terrifiées ne laisseraient plus partir leur géniture pour le régiment. Des centaines, des milliers de soldats périrent et les ministres de la guerre, interpellés chaque trimestre, furent bientôt sur les dents. Hélas! nous avions compté sans la passivité, le besoin de servage et la lâcheté du peuple! Que faire à cela? Rien, sinon frapper encore à la tête, continuer à décimer les Rois, les Augures, les Pontifes, les Magistrats, les Prêtres, les Tribuns de tous ordres et de toutes nuances pour les dégoûter de leur métier de chefs et les forcer peut être un jour à licencier d’eux-mêmes leurs esclaves. Et en avant la tuberculose, la syphilis, le tétanos, la variole noire, le choléra morbus. Ah! Messieurs! Il en est peu parmi ceux que les foules révèrent, qu’elles envient de loin, qui, dans ces dernières années, moururent sans notre intervention. Rappelez-vous ces trépas imprévus qui stupéfièrent, ces êtres pleins de santé dont deux nuits seulement et quelquefois moins faisaient des cadavres au regard du monde étonné. Pour ne vous en citer qu’un, faut-il vous parler de Félix-Faure à qui nous conditionnâmes un décès en conformité absolue avec sa norme de vieux roquentin? Celui-là nous l’avons travaillé en artistes que nous étions. Il n’était pas digne du tétanos ou du choléra. Une pincée de cantharides nocives dans son thé du matin l’astreignit à se faire éclater les artérioles, le jour même, sur l’abdomen d’une cabote du boulevard. Alors une atmosphère, une chape, un plafond de terreur, pesèrent sur la Société. Le bruit courut dans Paris qu’une secte maudite pratiquait l’empoisonnement avec les bacilles des maladies contagieuses. Comme les microbes de la tuberculose couraient les rues, qu’il n’y avait qu’à se baisser pour en recueillir dans les expectorations, les crachats de pulmoniques, on vit des bourgeois terrifiés licencier leur domesticité. On vit des duchesses, jusqu’à des reines en exercice, préparer, de leurs mains, leur cuisine, triturer leurs aliments pour être sûres que des vibrions assassins n’y avaient pas été introduits sciemment. Les puissants, les riches, se servirent eux-mêmes. Ce fut le commencement de la justice, car nul n’a le droit de se faire servir ici-bas. Et pour rassurer les classes dirigeantes, le Comité d’hygiène se rassembla, délibéra et fit placarder dans la ville d’innombrables affiches qui invitaient les tuberculeux à ne pas cracher par terre, qui les exhortaient, eux les condamnés à mort, les damnés, à se montrer soucieux de la vie de leurs congénères bien portants!
Cependant après neuf années de parfait fonctionnement de mon École des Régicides et trente-six mois de labeur de mon Institut bactériologique, après tant d’attentats, après tant de rois ou de puissants mis à mort, je me rendis compte, un jour, qu’il n’y avait pas une douleur, pas une honte, pas un forfait, pas un mensonge, pas un sanglot de moins dans la société policée. Et l’affreux doute prit alors possession de mon esprit.
A quoi bon tous ces meurtres? Ce n’étaient pas les tyrans, mais bien le besoin de servitude qu’il faudrait pouvoir supprimer. J’avais été victime d’une épouvantable erreur. Quel était le monstre qui avait inventé cette doctrine néronienne et absurde: Tuer pour régénérer? Oui, l’anarchie comme toutes choses ici-bas mentait... L’anarchie était fausse dans son principe, et puérile dans ses moyens. Elle énonçait que les hommes étaient nés bons et que la Société seule les rendait mauvais. C’était la théorie de Rousseau, cet homme à la vessie percée qui, comme il le conte lui-même, défaillait d’attendrissement sur une touffe de pervenches, au souvenir de sa vieille maîtresse, et qui empoisonna tout un siècle de ses mucilages sentimenteux. Eh bien! cela, c’était une effroyable imposture, les hommes sont nés mauvais parce que la Nature a intérêt à les élaborer ainsi et que, s’ils étaient bons, ils se déroberaient à l’œuvre qu’elle leur impose; c’est-à-dire qu’ayant vu la plupart d’entre eux souffrir et connaissant que la douleur ne peut être vaincue, ils refuseraient d’assurer la continuité de l’espèce. Il n’y aura donc jamais aucun moyen de les rendre bons, de constituer avec eux la Cité promise, l’Eden de l’avenir, la Civilisation harmonique en un mot, où le fort ne dévorera pas le faible, où l’égoïsme ne sera pas le moteur suprême. On aura beau faire tomber toutes les lois, détruire tous les pouvoirs, supprimer tous les maîtres, massacrer, couper des têtes, comme l’enseigne l’Anarchie, l’homme sera toujours l’être de boue et de sang occupé à spolier, à imbécilliser ou à martyriser son semblable. Il n’y avait rien à espérer, parce qu’on se heurtait à la Nature, force plus grande que tous les vouloirs humains. L’Anarchie, qui imposait de croire à quelque chose, qui spéculait sur cet a priori, sur le dogme de la bonté innée de l’homme était donc aussi ridicule et aussi malfaisante que toutes les théories religieuses ou sociologiques qui l’avaient précédée. Croire était la stupidité dernière en même temps que l’erreur suprême d’où découlaient tous les autres crimes. Si l’on voulait rêver de Justice, de Vérité, d’Harmonie et d’Absolu, il fallait être en mesure, un jour, d’étrangler la Nature naturante, ou d’arracher d’un seul coup tous les génitoires à l’Humanité, pour l’empêcher de se continuer. Mais où étaient-ils les doigts de fer, où se cachait-il le nouveau Prométhée, capables de cette œuvre sublime autant qu’impossible?
Dès que j’eus évoqué ces choses que nul, entendez-vous, parmi les philosophes ou les logiciens, n’a pu controverser que par des objections de sentiment, donc irrecevables, dès que le refus d’espérer eût prépopenté en moi, je résolus de licencier mon École de Régicides. Et à nos cadets et à mes professeurs, désormais sans emploi, je distribuai une notable partie de l’avoir qui me restait. J’allai m’embarquer pour l’Europe quand je fus cueilli au bord du ponton d’embarquement par deux gentlemen qui me prièrent de vouloir bien les suivre. J’avais été dénoncé. Arrêté, je fus incarcéré pendant huit jours. Mais la justice recula devant l’énormité du scandale où allait sombrer peut-être l’honneur des États confédérés, car les nations ont, elles aussi, un honneur aussi mal placé que celui des femmes. Et puis la Magistrature américaine avait peur; elle s’affola évidemment à la pensée que mon acte, dans la notoriété qui allait lui être donnée, fût imité par d’autres, par quelques hommes d’esprit désireux d’employer leur argent, de façon originale. Elle s’étonna seulement que mon Académie eût pu fonctionner si longtemps, sans attirer les soupçons. Je dus lui faire remarquer qu’elle était installée à cent lieues de tout centre habité, au milieu des savanes de terre rouge du Colorado. Je rappelai également au gouvernement américain que j’avais demandé l’autorisation d’ouvrir un collège libre préparatoire aux écoles militaires de l’Europe, et que j’avais même offert, en ces dernières années, de fournir des volontaires tout entraînés pour Cuba,—ce qu’il avait accepté, du reste.