Nostalgiquement, je regagnai le vieux continent, mais sans abandonner toutefois mes études et mes travaux, pour faire coûte que coûte et malgré eux le bonheur des hommes. Je m’étais convaincu que la Douleur et le Mal ne seraient enfin exterminés ici-bas, que le jour où l’on pourrait saisir le gouvernail de la planète pour l’aiguiller en dehors de sa route et l’aller fracasser contre une autre, dans un rejaillissement d’immondices qui éteindrait le soleil. Puisque les hommes s’acharnent à proliférer, l’esprit du Sage, qui ne peut pas vivre sans idéal ni sans absolu, est bien forcé de rêver quelque chose de semblable à défaut du bénéfique onguent gris en possession de supprimer, du coup, les quelques milliards d’acarus enragés qui, sous le nom d’humanité, circulent sur le testicule terraqué. Si l’on arrive à tout sabouler, si l’on réussit à faire triompher enfin le Nihil consolateur, le Bien, le Calme et le Silence prendront alors possession du monde apaisé. Et la souffrance sera définitivement abolie, puisque l’on aura détruit l’homme, qui malgré vos demi-mesures de Socialisme ou d’Anarchie en sera toujours le réceptacle. Donc, Messieurs, orientant mon intelligence et mon labeur de ce côté, j’ai résolu de faire tout le possible pour supprimer ladite humanité. Et je crois que si celle-ci avait connaissance de mon but, et se penchait sur mes travaux, elle pourrait, dès maintenant, couvrir la terre de cathédrales vouées à ma personne, engraisser des prêtres et me décerner des cultes comme elle l’a fait pour son supposé Créateur—entité responsable de tous ses maux—sans parvenir à acquitter jamais la dette de reconnaissance qu’elle contracte envers moi qui vais la faire disparaître.
—Ah! bah, vous avez comme ça à votre disposition l’onguent gris nécessaire à nous effacer tous, nous les acarus! interrogea Truculor.
—Certainement, répondit le phénomène, dont les yeux s’enflammèrent. Ce moyen est simple, comme vous allez vous en convaincre. Il y a deux ans à peine, l’Académie des Sciences fut informée qu’un chimiste, dans une expérience, avait réussi à enflammer l’azote de l’atmosphère, sans que la combustion ait lieu au préjudice de l’oxygène ambiant. Eh bien, Messieurs, cette expérience a dépassé maintenant le champ étroit du laboratoire pour devenir enfin pratique. L’homme de génie dont je vous parle, qui ne fait partie d’aucun Institut, se déclare en mesure de pouvoir, en moins d’un an, enflammer sur lui-même tout l’azote contenu dans la calotte atmosphérique recouvrant la terre. Donc, avant qu’il se soit écoulé douze mois, à partir de l’instant où je vous parle, et après un préalable anathème jeté à ce monde effroyable où seuls peuvent germer le crime, le vol et le mensonge, après une dernière malédiction lancée à cette sphère obscène, une effroyable langue de feu se précipitera d’un pôle à l’autre, un mascaret d’incendie, attisé par les vents, se déchaînera, vengeur et implacable, pour assécher d’un coup les fleuves, les mers et les océans, calciner, effacer sans retour possible la vie végétale et animale, en faisant flamber la planète maudite comme un gigantesque bol de punch. Après l’incinération de cette ordure, tout, tout, vous entendez bien, les êtres et les choses, se plongera dans le coma délicieux du Néant, pour n’en plus sortir jamais, malgré l’acharnement désespéré de l’abominable Nature, frappée à mort, elle aussi, et hurlant d’épouvante dans le vide frissonnant, pendant que la Ténèbre pacifiante digérera lentement le monde scélérat. Et puisque la Justice et le Bonheur n’étaient pas possibles sur cet habitacle, nous aurons accompli la seule œuvre dont puisse s’enthousiasmer encore l’esprit humain! Nous aurons détruit la Terre et supprimé pour toujours l’effroyable Génitrice de Douleur et d’Iniquité!
Monsieur Eliphas de Béothus, ayant ainsi parlé, se tamponna la bouche du coin de son mouchoir armorié d’une devise favorite: l’espoir suprême est dans le non-être et se leva de table, en ajoutant négligemment, comme survenait un flanqué de mauviettes.
—Je vois que la ripaille se corse; or je ne puis approuver plus longtemps, par ma présence, les mangeries qui abêtissent et ont toujours pour immédiate résultante les coïts qui repeuplent...
Il gagna la porte sans autre débordement de politesse à l’adresse des convives. Pourtant, sur le point de sortir, il se retourna de trois quarts. Du coin de sa bouche tordue dans sa face citrine et comme vert-de-grisée par endroits, il laissa tomber encore:
—Au revoirs, messieurs, au revoir, jusqu’au jour où vous apprendrez peut-être mon véritable nom... qui vous expliquera alors bien des choses.
Et il disparut.
—Folie, folie, des phrases, des phrases! que tout cela, pontifia Truculor que la bonne chère, en ce moment, semblait sur le point d’apoplectier. Le Socialisme, Messieurs, dans une vingtaine de générations au plus, fera la paix et la justice parmi les hommes réconciliés. Et tout ce nihilisme n’a qu’une valeur de paradoxe...