Déjà le Tribun se préparait à conférencier. Il avait repoussé sa chaise et, les deux mains appuyées sur la nappe, il adressait à tous les commensaux le large sourire de bienvenue qui est l’amorce de tous ses épanchements oratoires. Honved, qui ne pouvait souffrir le grand homme, prévit la chose et, pour sauver l’assistance, n’hésita pas à commettre le crime de lèse-génie. Il coupa net et fut très dur, car le logomaque l’exaspérait.

—Eh! eh! il ne faut pas médire des phrases en général, Monsieur, car il est des phrases dont la construction a exigé plus de science que celle des cathédrales et quand les basiliques ne seront plus que poussière, ces phrases chanteront encore dans la pensée des hommes. Le Socialisme ne vit que de cela du reste! Vos collègues, je ne parle pas de vous, ont réalisé ce miracle d’apaiser la faim des malheureux en leur faisant brouter des adjectifs et des substantifs nouveaux. Je ne veux point savoir si c’est un progrès sur les âges précédents où l’on voyait, de temps en temps, César distribuer la sportule au peuple et les grands consentir largesses. Il ne tient qu’à vous, sans doute, je le sais bien, de faire prononcer par l’Académie de médecine que l’épithète est un aliment, tout comme l’alcool, et vous aurez résolu le problème social. Quant à l’expédient désespéré de Monsieur Eliphas de Béothus, je ne le trouve point si déraisonnable. La science sera à la hauteur, un jour, de réaliser ce dont il parle. Il y a déjà quelques milliers d’années que, par la parole, fut dénoncée l’infamie de l’univers et que les hommes se sont efforcés d’y remédier. Comme l’a dit Monsieur de Béothus, si la Pitié et l’Équité ne peuvent pas régner sur la terre il faudra bien détruire la terre. Le philosophe qui, le premier, formula les notions de Justice et de Vérité, décréta, sans le savoir, l’abolition du monde ou tout au moins de la vie, car jamais l’absolu de ces deux principes ne pourra être réalisé par une société civilisée. Or l’esprit humain, revenu de l’erreur Dieu, ne peut se contenter d’une approximation, d’une relativité, et fatalement il sera amené à désirer, à hâter de tout son pouvoir, l’extinction de l’espèce, dans le besoin irréfrenable qui est en lui de supprimer le Mal et la Douleur. Convaincre les hommes qu’ils n’ont point le droit de se continuer est, au dire de quelques penseurs, la seule détermination pratique pour pacifier la terre et renverser du même coup l’œuvre de la Nature qui a promulgué le crime, le carnage, la souffrance et l’asservissement des faibles de façon pérennelle. J’aime la vie, moi, pour la beauté qu’elle tolère par accident; je l’aime pour son lyrisme éperdu, pour tout ce qu’elle enfante: monstres ou héros; je l’aime parce qu’elle est une représentation, parce qu’elle permet souvent à l’intelligence de conquérir sur les forces mauvaises, et qu’elle dresse en face du monde un pouvoir parfois équivalent, c’est-à-dire la volonté des hommes; je l’aime parce qu’elle permet de flageller avec des mots l’Univers abominable qui ne veut point de la justice; je l’aime aussi parce qu’il n’est pas tout à fait prouvé à mon sens qu’elle soit haïssable, puisqu’elle suscite de temps en temps le génie, condamné à souffrir, il est vrai, un peu plus encore que le troupeau. Mais, si pour moi l’expérience n’est pas probante encore, si tout n’a pas été tenté et si la conclusion qui consiste à l’annihiler me paraît prématurée, je ne la repousse pas a priori...

Je concède même ceci: C’est que le malthusisme est le seul moyen de faire, pratiquement, la Révolution sociale qui vous tient au cœur sans cataclysmes et sans massacres.. C’est l’arme suprême terrible, inexorable du prolétariat. Que celui-ci refuse de se continuer, organise, non pas les grèves des bras d’où il sort toujours vaincu, mais bien la grève des ventres et il est assuré de la victoire. Que le peuple ne procrée plus d’esclaves et puisqu’il est impuissant à sortir de son enfer, qu’il s’obstine, lui, à ne pas se reproduire, à ne pas créer d’enfants pour les faire entrer à leur tour dans sa noire géhenne. Et la Bourgeoisie sera par terre. Ce n’est pas elle, vous vous en doutez, qui consentira jamais à peupler de ses fils ses casernes et ses bagnes industriels. Alors quoi, que fera-t-elle? Des Lois? Allons donc, le Peuple, cette fois, se trouve en possession du moyen de salut. Une législation, quelle qu’elle soit, ne peut astreindre les asservis à proliférer s’ils se dérobent à cette fonction. Si vous avez les fusillades, pour assurer la continuité et le respect du monstrueux état de choses présent, vous ne pouvez employer les lebels pour obtenir de la chair à exploitation. Que les travailleurs adoptent seulement le malthusisme dans la mesure où la classe nantie le pratique et vous allez vous trouver avant une génération, avant vingt-cinq ans, devant une véritable disette de travail salarié. Or vous-même, Monsieur Truculor, n’osez assigner une échéance aussi rapprochée à la Révolution. Le suicide progressif du peuple, c’est le bouleversement général de la Société. C’est le capital désarmé et impuissant devant ses richesses accumulées, devant ses tas d’or, qui auront tout juste désormais la valeur de gravats amoncelés. Le rôle de l’or étant de fomenter de la main-d’œuvre, pour exonérer les enrichis de tout labeur, qu’allez-vous en faire quand les bras vont commencer à manquer, quand il n’y en aura plus assez pour les besognes serviles, quand, dans cinquante ans, même, il n’y en aura plus du tout peut-être? Si la caste possédante veut manger, il lui faudra travailler à son tour, œuvrer dans les effroyables besognes qu’elle impose au prolétariat de par la toute puissance de son Code et de son Argent. Si elle veut du pain et du luxe il lui faudra participer à l’activité humaine. Si elle veut jouir toujours, il lui faudra, cette fois, jouir sur elle-même, être le propre artisan de ses innomables voluptés. Si elle veut des armées permanentes, elle enrôlera ses ploutocrates, et si elle veut de la prostitution encore, elle devra jeter ses filles à ses mâles en rut.

Tout croulera par la base, les institutions et les hiérarchies, les gouvernements démocratiques et les dynasties, les cultes et les dieux, sans qu’il soit nécessaire de verser une seule goutte de sang. Jamais plus terrifiante catastrophe n’a menacé, par avance, l’Egoïsme pontifiant. Contre elle, nulle défense n’est possible, sachez-le bien, car, comprenant que c’est le seul procédé de libération pratique, le salariat étranger, auquel les classes dirigeantes pourraient faire appel, l’adoptera spontanément lui aussi. Et par dessus les frontières, s’échangera alors la première étreinte fraternelle entre les déshérités du monde, résolus à disparaître dans le refus magnifique de prolonger leur détresse, leur misère et leur servage...

Il est temps peut-être que quelques hommes aillent dire cela aux masses spoliées, qui imposent la domestication et l’endémique famine à toute la descendance issue de leurs entrailles éternellement douloureuses. Il est temps qu’on aborde franchement le débat et que, méprisant par avance toutes les persécutions, deux ou trois penseurs s’offrent d’eux-mêmes pour affranchir le peuple en lui énonçant, malgré la gouaille et les quolibets du début, les moyens infaillibles de ne plus faire d’enfants. Il est nécessaire de ne point le prendre, tout d’abord, à la thèse philosophique, mais bien au terre à terre du profit immédiat. Qu’on lui donne en exemple la Bourgeoisie qui, pour ne pas morceler sa fortune, s’est déterminée à la quasi-stérilité. Qu’on lui dise dans les réunions publiques, dans les meetings des centres ouvriers, à l’aide de millions de brochures répandues à profusion dans les usines ou à la porte des mairies, envoyées même à chaque nouveau couple, qu’on lui dise et lui rabâche à l’aide de l’écrit et de la parole, enfin, qu’il est ridicule de ne pas imiter la classe moyenne, qu’il est stupide d’employer son infime salaire à nourrir des petits, quand il peut s’abstenir d’en avoir. Définissons-lui, nous, littérateurs, le malthusisme rationnel et sournois des satisfaits, et faisons-lui comprendre que le bourgeois n’a pas supprimé le plaisir de l’acte génésique, mais seulement la résultante: la fécondation, et il ne tardera guère à en faire autant. Au bout de quelques années, dès les premières statistiques des Leroy-Beaulieu ou autres annonçant le péril, le Capitalisme, terrifié à la vue du mal qui va l’exterminer à son tour, accourra suant de peur pour offrir, de lui-même, la justice, et promettre une répartition plus équitable des biens d’ici-bas. Il ne sera plus temps. La caste assouvie, par sa volonté d’iniquité, aura tué ce qu’elle appelle la Patrie et la Race.

Et, qui peut nier la sereine et magique beauté de l’acte? La Démocratie, qui a donné son sang pour toutes les grandes œuvres sociales, la Démocratie, qui par son courage, son labeur, a permis en somme d’édifier la civilisation moderne, la Démocratie, éternelle Parturiante d’Idéal et de Bonté, comprenant qu’elle a tendu le cou à une cangue plus lourde que les chaînes féodales, la Démocratie, consciente enfin que sur sa nuque pèse la pantoufle du bourgeois, ou les cothurnes éculés des histrions de la politique, plus implacables que la botte à éperons d’or des patriciens d’ancien régime, la Démocratie, désireuse de ne point s’avilir, de ne pas se courber plus longtemps dans l’esclavage, se frappe à mort, étouffe la vie dans ses lombes, et entraîne dans le gouffre ceux qui lui refusent l’Équité...

La minute est décisive, sachons-le, et la haine publique, ou la mise hors la loi ne pourront, j’en ai l’assurance, étouffer désormais la parole courageuse des protagonistes de l’Idée salvatrice en actuelle germination. J’aime la vie, certes, moi, mais je me résigne car j’aime encore plus la justice, qui doit en être la condition première, et si c’est le seul moyen de l’arracher aux exacteurs oisifs que de brandir une telle menace au-dessus de leurs fronts implacables dans la férocité, je l’acclame de toutes les forces de mon cœur et de ma pensée. Peut-être serai-je un de ces ouvriers d’émancipation, sans jamais, par la suite, réclamer ni honneur ni mandat. Je m’affligerai, toutefois que les socialistes ou les libertaires ne m’aient point devancé. Mais sans doute, les chefs n’ont-ils cure de voir le Peuple faire sa Révolution tout seul et tout de suite, car il leur faudrait rester sans emploi et résilier leur rôle profitable de pasteurs de bétail...

Truculor ne ramena point l’adversaire.

—La question, dit-il, est d’une telle vastitude et d’une complexité si grande, Monsieur, que je préfère vous répondre demain, dans un Premier-Paris. Karl Marx et Bernstein, démontrent péremptoirement, à l’opposé de Max Stirner... Mais devant les grimaces des commensaux menacés d’un éboulis d’érudition sociologique et d’un laïus pompeux, il rengaina son Larousse et tourna bride tout à coup, en ajoutant néanmoins, d’un ton emphatique: Ces thèses malthusiennes ne gagnent pas à être commentées à table...

Depuis quelque temps déjà, le front du comte de Fourcamadan se ravinait sous l’effort des cérébrations intenses. Son esprit en gésine devait connaître les affres de l’enfantement.