—Béothus n’est qu’un dément qui m’a donné des déman.... geaisons.... ses acarus n’avaient rien à faire avec le non-être, mais bien avec le pyr...êthre... Et, satisfait, exhilarant, le dos en arc de cercle, il pinça, entre le pouce et l’index, l’assiette de Jacques Paraclet.

—C’est l’aboutissant prévu, l’homme définitif que peut élaborer une race qui a répudié Dieu, opina le pamphlétaire, dédaigneux de cette stupidité. Ceux qui, depuis tant d’âges déjà, obscurcissent chaque jour le Front du Crucifié d’un nuage de crachats, ceux qui ont fait chavirer l’Espérance dans le dépotoir du Positivisme, ceux qui depuis Voltaire et Diderot dansent sur le corps du Fils de l’homme la bamboula frénétique des vidangeurs de l’athéisme, devaient nécessairement se trouver acculés à ces théories de négation et de désespoir paroxystes. D’ailleurs je ne suis pas loin, moi aussi, de leur concéder une part de magnificence. Puisque la puanteur de ce monde est telle que les bienheureux, qui gravitent dans le séjour des Justes et des Purs, se trouvent sur le point d’en être asphyxiés d’horreur, il est bon que la création disparaisse, car Dieu, lui-même, a dû reconnaître que sa toute puissance et sa volonté seraient impuissantes à la racheter. Qu’il vienne donc l’ange exterminateur armé de son flamboiement de tonnerres! Qu’il accoure le justicier escorté d’une pyrotechnie de soleils en conflagration, et qu’il détruise pour toujours la purulence et l’immondicité de notre relief planétaire!

—Messieurs, messieurs, avec tous vos goûts de massacre et de destruction universelle, vous ne touchez pas à ce chaud-froid. Je vous prie, maître d’hôtel, faites passer, dit la Truphot, qui prévoyait qu’elle allait vivre plusieurs nuits à rêver de cataclysme général.

Après quelques oscillations réglées par un métronome d’infaillible sottise, qui servit à mettre en mesure et à balancer rythmiquememt les dires de Sarigue, de Madame Truphot, de Boutorgne et du comte de Fourcamadan dont l’intellect respectif, surexcité par la bonne chère, butinait avec acharnement le sens caché des faits du jour, la conversation vint se fixer sur la guerre de Chine, qui déroulait alors ses péripéties les plus corsées.

Cette fois Truculor s’était installé de lui-même dans le bien-penser et le bien-parler. Il se mit donc à réciter, sur les cordes basses de son violoncelle pectoral, un prochain article qu’il destinait à son journal, pour appuyer le ministère à qui quelques dissidents de la gauche reprochaient d’avoir engagé en Extrême-Orient une campagne suscitée par les brigandages des missionnaires.

—Messieurs, il faut avoir la loyauté de le reconnaître, les Chinois ne sont pas intéressants. Ce peuple abruti d’opium ignore le courage. Que penser, en effet, de trois cents millions d’individus qui se laissent mettre à la raison par un corps expéditionnaire d’à peine cinquante mille baïonnettes? Il suffirait, n’est ce pas? à ces inconcevables fourmilières humaines, de lever les bras, pour que l’air jusque-là placide, déchaîné tout à coup en ouragan par ce simple geste, balayât dans la mer les troupes que leur a dépêchées l’Europe dans un effort parcimonieux. Eh bien! Ils assistent à la chose indolents et apathiques, se contentant de geindre très fort, parce qu’on les pille et les extermine un peu. C’est un peuple figé, désormais incapable d’apporter sa contribution à l’effort et au travail du Monde en gestation de Progrès. Si on leur prend leurs ivoires, leurs soies, leur or et leurs fourrures rares, c’est, en somme, la revanche de la Civilisation sur la Barbarie, c’est la juste vengeance tirée par l’occident, après bien des siècles, des effroyables chevauchées de Tamerlan ou de Gengis. D’ailleurs, qu’ont fait des Chinois depuis douze cents ans? Où donc est leur science et de quelle culture moderne ont-ils témoigné en face de l’Europe en progression constante? Ce que les armées congrégées de cette dernière viennent d’accomplir, ce n’est, à bien y réfléchir, que ce que nous rêvons tous de voir se réaliser en faveur du prolétariat et au détriment de la Bourgeoisie régnante, c’est l’expropriation, la dépossession d’une race fainéante par une humanité laborieuse et féconde...

Ici il prit un temps, debout comme s’il conférenciait, esquissa au-dessus des convives un geste large de sa main arrondie en forme de conque, puis il acheva, se rasseyant et légitimant dans son inconscience la férocité de la classe capitaliste actuelle désireuse de triompher malgré tout.

—Nul ne mérite de vivre, au surplus, qui n’a le courage de se défendre.

Une stupeur régna; des pommettes rubescentes pâlirent d’étonnement, car cette thèse dans la bouche de Truculor déroutait toute la tablée. Mais la Truplot, respectueuse du lustre de son ténor, applaudissait et, du coup, s’y croyant autorisée par une aussi illustre obédience, elle lâchait, en phrases ineptes, et en éructant à demi, sous la poussée des vins, tout ce que sa langue pâteuse lui permettait de débonder d’un nationalisme longtemps réfréné.

—Oui oui! on devrait les égorger jusqu’au dernier. La cause de l’Église est toujours juste, et il faut que le colonel Marchand revienne de là-bas empereur.. D’abord, ce sont des païens, et puis ces misérables méprisent les femmes et crachent sur les crucifix....