Ici, une sorte de barrissement digne d’un animal antédiluvien fit se dresser toutes les têtes et suspendit les haleines. C’était Jacques Paraclet qui se déchaînait, prenait vent et, le poing tendu, dominait tous les convives d’un visage exsudant de négrier dont on déprise ou vilipende la cargaison. La soute aux invectives explosait.
—La redoutable Face de Celui qui nous jugera tous, un prochain jour, m’est témoin, vociféra-t-il, que j’étais venu ici surchargé d’une insolite aménité, et que je m’étais juré, à moi-même, quelles que fussent la culminance de votre impudeur ou l’altitude de votre scurrilité, de ne jamais vider les arçons de la plus sereine indifférence. Par sept fois, sur les saints Évangiles, j’avais fait le serment d’assister, d’un œil invraisemblablement détaché, au cours sinueux, nonchalant ou frénétique de l’Orénoque, du Meschacébé de sottise et d’infamie, dont vous avez, un à un et tour à tour, fendu les flots en hippopotames diligents. Les îles flottantes de votre niaiserie, où se balancent, comme les fleurs d’or dans la description de l’auteur d’Atala, les anaphrodisiaques nénufars de votre studieuse ignorance, auraient pu, devant moi, passer et repasser vingt fois, sans que j’eusse été pris, une seule minute, du désir de les sabouler au passage à l’aide des crocs de fer d’une solide controverse. Monsieur de Fourcamadan aurait pu continuer, en tout loisir, à évacuer ses petites historiettes excrémentielles, et nous enchaîner tous avec les câbles de guano desséché qui lui sortent de la bouche, comme les chaînes d’or au dieu de l’Éloquence, que je me serais bien gardé de déranger l’eurythmie de son discours. Un remords cuisant se fût même, sur l’heure, insinué en moi, ainsi qu’un bourreau tenace, si j’avais prié l’Africain, égorgeur de femmes, que je vois là-bas, d’aller restituer son derrière aux gardes-chiourmes invertis, qui prirent soin de sa personne, durant un lustre tout entier. Je n’ai même pas, vous me rendrez cette justice, favorisé d’une épithète l’épilepsie de monsieur Pharamond Robomir, collaborateur dichogame du Pégase, et qui paraît avoir permuté de sexe avec madame Dieulafoy. Oui, j’aurais opposé à vos dires une anesthésie d’indifférence semblable en tous points à celle qu’un individu saturé de chloroforme peut opposer au couteau des tortionnaires, oui, j’aurais tout enduré, même l’ocarina de mon voisin, si Monsieur Truculor ne s’était mis soudain à insulter le christianisme jugulé...
Je ne veux pas connaître le degré d’apathie des Chinois et leur indigence d’ardeur belliqueuse me trouve sans indignation. Il suffit, pour me les rendre sympathiques, qu’ils aient été choisis par Dieu pour bien prouver au Monde que Son supplice et Sa crucifixion continuaient; il suffit qu’ils aient été élus par Sa volonté afin de Lui permettre, une fois de plus et au regard des hommes, de Se soûlerde douleur et d’effroi.
Certes, ils font éclater aux yeux des plus incrédules la Divinité péremptoire, ceux-là, puisqu’ils ont permis à une torture toute fraîche et à une honte nouvelle, infligées à Jésus, par les monstrueux missionnaires de là-bas, de venir s’ajouter à celles qui n’avaient pas été prévues au Mont des Oliviers. Que les hommes jaunes incinèrent tout vifs, dilacèrent avec un art de tourmenteurs poussé jusqu’au génie, les innomables carcasses des soutaniers qui, chargés de répandre la Parole dans l’Empire du Milieu, ont pratiqué le vol et le banditisme, cambriolé les métaux précieux et les fourrures inestimables dans une maëstria dont les juifs eux-mêmes n’ont pas donné d’exemple à travers l’histoire, j’y applaudis des deux mains. Qu’ils aient intercis, en plusieurs quartiers et tronçons salés vifs, les rufians infâmes estampillés d’une croix; qu’ils aient donné des lavements d’huile bouillante aux brigands immondes qui créaient des comptoirs d’usure, faisaient escompter leurs chèques par les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, ouvraient, à l’usage de l’armée, des lupanars, des prostibules, à la caisse desquels l’évêque de Pékin, en chasuble, rendait la monnaie, je n’y saurais contredire, car ces Mongoloïdes de la rue du Bac transformaient le Fils de l’Homme en Dieu des assassins, et surchargeaient ses épaules d’un tel opprobre, qu’il se demande, peut-être, à l’heure actuelle, le Lamentable, si Sa Divinité sera suffisante pour Lui faire supporter le faix d’un pareil Himalaya de déréliction!
Mais tant que l’inanition coutumière que m’ont impartie les multitudes contemporaines, par moi bafouées, n’aura pas à tout jamais congelé le sang de mes veines, nul ne se pourra vanter d’avoir, impunément devant moi, acclamé la force scélérate et vilipendé le Christ momentanément vaincu. Jamais je ne tolérerai, Monsieur le subversif, qu’on vienne excréter sur Lui des plaisanteries d’arrière-département.
Qui êtes-vous donc vous autres, qui osez blasphémer la sublime parthénogénèse de l’Église chrétienne et la suite de confondants miracles poursuivie de façon ininterrompue à travers dix-neuf siècles? Oui qui êtes-vous? Que faites-vous? Pendant que les foules, crétinisées par vos théories, se lamentent au milieu des clameurs de leurs entrailles vides, alors que la détresse des asservis, qui n’espèrent plus en Dieu, semble avoir atteint, comme en ce moment, l’indépassable Solstice de la Famine, on vous voit rouler sous la table des plus sales ribotes bourgeoises et gravir, un à un, les différents échelons poissés de vomissures de l’échelle dite des Honneurs. Alors que le Golgotha n’a pu faire la justice sur la Terre, vous incitez les malheureux à escompter l’attendrissement des Assemblées délibérantes. En Officiant, en Sacerdote rétribué du Mensonge, vous maniez même la sonnette sous-présidentielle, qui vous sert à annoncer l’imminence du solécisme, comme elle sert à l’humble prêtre à annoncer l’imminence de la divine Transsubstantiation. Dès que l’un de vous a soutiré une parcelle de pouvoir, est devenu ministre, comme Millerand pour avoir vendu son parti à 30 deniers, vous accourez tous, tel un essaim de mâchebrans sur une chose diffamée. La bouche pleine, avec le jus des viandes, l’or ou le sang des vins généreux, qui ruissellent à vos commissures, vous bâfrez alors, en des voracités de cynopithèques, tout en flatulant devant le Peuple, une fois de plus trompé, qui sanglote de désespoir à vos pieds vaporants. Et quand les lebels, comme à la Martinique et à Chalon, partent sur la Foule, vous rotez si fort, dans votre indigestion, Messieurs de la Postiche socialiste, que vous en arrivez à couvrir le bruit des fusillades!...
Semblables en tous points aux requins qui, dans les mers chaudes suivent le bateau, le steam-boat, et avalent au passage les bouteilles vides, les boîtes de fer-blanc et les vieilles bottes qu’on leur jette par dessus bord, on vous a vu suivre, avec les socialistes de votre bande, le galion bourgeois et engouffrer à la volée tous les détritus, toutes les déjections de pouvoir et d’argent, que la ripaille sociale voulait bien vous décerner.
C’est vous, les repus du Collectivisme, vous, les victimaires adipeux de vos propres fidèles, qui martelez sournoisement du talon les faces vertes des damnés de l’enfer social, quand ceux-ci, mutilés dans leur énergie et les poignets coupés, s’efforcent de faire sauter les barreaux de leur ergastule, en s’y accrochant avec leurs gencives décharnées et saigneuses dont les convulsions du désespoir et de la faim ont au préalable fait sauter toutes les dents..... Vous êtes les Belphégors de l’abjection, et si vous aviez une âme, il conviendrait de se précipiter sur elle et de l’exterminer avec des pelles à m.... e!.....
Oui, les fulgurances jaillies de la conjonction de deux soleils ne réussiraient pas à éclairer, à purifier l’opacité pestilente de votre intellect, où s’entasse chaque jour le guano de vos pensées et de vos innomables concupiscences!
Vous avez tous les vices des satisfaits sans en avoir la souplesse cynique. Pour ce que vos mères ont été cuisinières au fond des provinces, il n’est pas un infâme poëlon, où mitonne le plus sordide ragoût, la plus nidoreuse des nourritures bourgeoises, que vous ne rêviez de torcher de vos langues frénétiques, de vos langues de révolutionnaires, que vous avez transformées en suppositoires à l’usage des puissants et des rois. Et par dessus tout vous nourrissez la haine implacable de l’art dont la seule vue vous plonge dans les exaspérations forcenées. Pas un artiste, pas un écrivain capable de sauver par la magie de la forme l’exécration du fond ne collabore à vos journaux. Avec plus d’acharnement que les assouvis qu’on a vus parfois aimer la littérature et tolérer les hommes libres, vous enfoncez, de vos propres mains, le bâillon et la poire d’angoisse à quiconque refuse de s’asservir sous la discipline de caporal poméranien qui est celle de votre parti. Les sept Géhennes de la Misère, les in pace de la faim attendent le malheureux, qui ayant donné un moment dans vos insanes théories, et précipité dans une syncope d’épouvante pour vous avoir approché, s’est, par la suite, enfui au loin, en hurlant de terreur dans la nuit pitoyable, dans la ténèbre impuissante à calmer les hoquets de son âme en la tamponnant de lénifiant silence ou en lui dérobant votre squalidité!.....