Tueurs de Dieu! disait le moyen-âge pour exprimer l’horreur ultime du crime humain, tueurs d’artistes! pourrions-nous vous crier à la face pour formuler à notre tour le suprême coefficient des vindictes humaines. Oui, tueurs d’artistes que vous êtes, vous vous mettez à dix mille pour exterminer un pauvre être brûlé par le feu sacré. Des multitudes, qui n’ont jamais connu d’autre prurit que le délirium, le satyriasis de l’ordure, surgissent, suscitées par vous, afin de se précipiter au pourchas du Prédestiné, du Douloureux, dont le cœur tordu de spasmes acclame, comme le mien, une Beauté et une Justice que vous ne connaîtrez jamais. Et il faudra vingt siècles, peut-être, avant que la petite flamme que vous avez éteinte se rallume à nouveau dans un cœur d’homme!

Mais ne vous hâtez pas trop d’incliner à l’optimisme et d’entonner dans vos lutrins le cantique d’allégresse. L’opprobre de votre socialisme d’esclaves et de loups-cerviers jouisseurs n’est pas près de supplanter encore l’opprobre bourgeois qui lui dispute la scélératesse. La patine d’infamie dont vous prétendez revêtir le monde, comme l’émail d’un grès flammé, n’est pas cuite encore dans le four clandestin où vous rêvez de l’élaborer.....

Recevez-moi, ajouta le pamphlétaire après une courte pause qui lui permit de renouveler son souffle et de dérailler en partie selon sa coutume, recevez de moi cette surprenante révélation. Quand, à la suite du trépas du Christ, les assises du Monde se soulevèrent d’effroi; quand les cieux craquèrent dans une épilepsie d’innomable terreur, Dieu dit à sa Création: Je rachèterai à nouveau la Terre, dès qu’entassés les uns sur les autres, les cadavres des Justes et des Purs, iniquement suppliciés par les hommes, formeront une pyramide d’une altitude égale à trente-trois fois celle du Golgotha: autant de fois le Golgotha que la chair de ma Chair et la Substance de mon Esprit avait d’années au moment de mourir. C’est pour cela que vous avez vu tant de saints courir au martyre, dans le moyen âge. C’est pour sauver à nouveau leurs semblables que tant de Bienheureux dans les premiers siècles, ont donné leur vie. Eh bien, le saviez-vous? Il ne manque plus qu’un cadavre à l’épouvantable et rédimante pyramide, un Cadavre que l’on attend vainement depuis cent années, pendant lesquelles aucun cœur n’a eu le courage de s’immoler. Et ce cadavre c’est le mien; oui, j’ai décrété que je serais celui-là et Dieu que j’avais invoqué m’a répondu: je t’en donnerai le courage.

Voilà pourquoi mon époque m’a fait panteler dans les plus inconvenables tourments, voilà pourquoi pas une heure de ma vie ne s’est écoulée sans que je fusse écartelé à vingt chevaux, voilà pourquoi le pal effroyable de l’injustice et de la faim a déchiré mes lombes emplies au préalable de plomb fondu. Car, vous entendez bien, je suis Celui qui couronnera enfin de son corps l’Alpe vertigineuse des glorieux suppliciés, je suis Celui dont l’Agonie sauvera l’Univers derechef. Je suis Celui dont la mort fera régner enfin la justice sur la terre apaisée. Si le Christ était le commencement, moi je suis la fin et le but.

Et cela me donne le droit de vous dire que vous me trouverez toujours quand il s’agira de précipiter à l’égout, à la cloaca maxima, le portique boîteux, le fût de colonne vermoulu des Rostres d’où vous haranguez les plèbes à qui vous rêvez d’infuser les manies ergoteuses des Petdeloups parvenus et le pus de vos propres veines. Je vous hais; je vous exècre si tragiquement que je sens des nervures d’acier s’enfoncer dans mon âme à votre seule apparition, et que je voudrais acquérir la frénésie dynamique des tremblements de terre pour vous balayer tous...

Expirantem transfixo pectore flammas... comme Ajax dont la poitrine transpercée par la foudre vomissait la flamme; fussé-je moribond, j’étoufferai, sous une suprême clameur, vos coassements de batraciens imbriqués de pustules; je domestiquerai des tonnerres pour servir au plain chant de mes fureurs; je remmancherai au bout de ma plume le cyclone familier avec lequel, depuis vingt ans, j’ai pris coutume d’écrire!...

Et quand vous m’aurez assassiné, entendez-moi bien, vous n’aurez point conquis la tranquillité. Vous en trouverez d’autres pour vous faire hurler à leur tour, pour vous tisonner avec le fer rougi de leurs malédictions. Car, ainsi que dans cet extraordinaire épisode de la guerre des Gaules, conté par Jules César, où un soldat du Brennus, embusqué dans un redan d’Avaricum, tenait tête tout seul à l’armée assiégeante, en lançant à découvert la tragule et la poix bouillante et qui, percé d’un trait parti d’un scorpion, fut remplacé par un second combattant, puis par un troisième... par un quatrième... et par d’autres toujours, se disputant jusqu’au soir le poste mortel; comme dans cet extraordinaire épisode où se révèle tout entière la sublime héroïcité de notre race, il se trouvera bien quelques fiers artistes, énergiquement décidés, eux aussi, à se repasser la javeline et le feu médique destinés à embêter la crapule jusqu’à la fin des temps...

Jacques Paraclet, la face embuée de vapeur, reposa alors sur la table, comme il eût fait d’une lame régicide magnifiée pour avoir percé un tyran, l’inoffensif couteau de dessert qui lui avait servi à scander ses fracassantes périodes. Puis il promena une dernière fois le regard issu de son œil vairon sur Truculor qui, depuis dix minutes au moins, gisait écroulé sous cette lame de fond. La Truphot accablée qui, à deux ou trois reprises, s’était vainement efforcée de l’interrompre, se lamentait en des mots sans suite, et pleurait même en sourdine, rien qu’à penser au scandale dans lequel sombrait la fortune littéraire de son salon.

Truculor, maintenant, se déterminait vers la porte.

—Quand on invite des hyènes enragées, Madame, on prévient l’assistance, au préalable, laissait-il tomber d’une voix blanche dont la colère avait assourdi le métal. Et il disparut, cueillant son chapeau et son pardessus, au passage, dans l’antichambre, sans que la veuve de l’officier municipal ait eu le temps de le rejoindre pour lui offrir le tribut de son affliction.