Trois sièges restaient vacants près du piano et se trouvèrent dévolus à la Truphot et à ses compagnons. Un ténor vaguement gibbeux, debout sur la petite estrade, détaillait alors, d’une voix toulousaine, les émotions que faisait toujours naître en lui la vue d’une nommée Juanita l’Andalouse. L’auteur de la chose avait, de toute évidence, fait le possible pour ne pas laisser tomber en désuétude le romantisme que Victor Hugo avait prélevé sur l’Ibérie. Mais tout ce qu’on pouvait démêler de la romance permettait de croire que les sensations intenses, que le héros déclarait éprouver, paraissaient avoir leur siège non pas tant dans sa région cardiaque que dans ses rognons. Comme le chanteur avait longuement conjoui son public, il déserta, en saluant, après avoir été, sur l’injonction de l’introducteur des pîtres, gratifié d’un triple ban:
—Un ban, pour notre ami Ventajoux, une, deux, trois...
Le déchaînement des battoirs du public, une fois éteint, le bonisseur annonçait:
—Cette fois, nous allons entendre notre camarade, mademoiselle Botzy, la sage-femme du Vatican...
Une bordée de rires sanctionna l’esprit du régisseur, qui regagna son demi avec un sourire modeste d’homme supérieur pour qui les suffrages de la foule sont sans importance et, depuis longtemps, ne comptent plus.
Mademoiselle Botzy, une jeune personne strabite, coiffée en saule pleureur, au chanfrein de jument mélancolique, attaquait bravement l’air d’Hérodiade. Son organe, en se colletant avec les notes élevées, donna en moins de deux minutes à tout l’auditoire, la prescience de ce que peuvent être les derniers sons émis, là-bas, dans les Espagnes, par le malheureux qui subit le délicieux supplice du garrot. Cela ressemblait à des cris de vieille épicière qu’on étrangle, ou à des plaintes de belette en couches.
Longtemps elle persévéra, remerciant chaque fois après les bravos d’une inclinaison de tête, qui exagérait encore le vagabondage de ses mèches rousses en irréductible sédition.
Quand elle se fut résignée à l’exode, un pianiste, visiblement atteint de lumbago, se mit à molester le clavier de son instrument monocorde et lui extirpa des sons en belligérance vis-à-vis les uns des autres, que la plus conciliante harmonie s’était énergiquement refusée à bluter, et qu’il intitula pompeusement: Marche hongroise. Ce fut l’intermède.
La chaleur de la salle se faisait plus intense, la fumée des pipes, que quelques éphèbes s’étaient décidés à sortir pour affirmer la solidité de leur estomac, semblait décourager le labeur obstiné des becs Auer luttant désespérément contre la demi-ténèbre envahissante. Des filles, surexcitées par les chatouilles et l’abus des fines, s’invectivaient en sourdine. Une grande maigre, efflanquée, à faciès de carlin, en interpellait une autre, énorme, aux indénombrables mentons, et lui criait:—Va donc, hé! avec ton miché à dix-neuf sous! A quoi celle-ci répliquait:—Tais-toi, la môme sans ovaires! Oh! la, la, ta bouche, viande d’amphithéâtre! Le garçon réclamait l’argent des consommations.—Encore une demi-heure avant Modeste Glaviot, dit Médéric Boutorgne à la Truphot. Voulez-vous que nous sortions un peu? Mais celle-ci préféra rester; Ventajoux, le ténor toulousain, assis maintenant à côté d’une femme aux joues violettes et aux yeux éraillés malgré le maquillage, l’intéressait.