A la reprise, un jouvenceau, vêtu de velours gris côtelé, le thorax prisonnier d’un gilet à la Robespierre en soie rouge coruscante, copieusement bijouté, au linge festonné et douteux, dont la science spéciale devait être très appréciée des muqueuses des dames présentes, à en juger par le murmure flatteur qui l’accueillit, se tourna vers le pupitre, fourragea un instant dans les partitions, ce qui lui permit de croupionner devant l’auditoire, et, de ses lèvres, où adhéraient encore des brindilles de tabac, laissa fluer une chanson exagérément absconse.
Le triple ban auquel il avait droit, selon la coutume de la maison, ne s’était pas encore apaisé qu’il cédait la place à un autre aëde, hirsute, d’allure plutôt paupérique celui-là, qui exhiba sans modestie une extériorité de photographe avignonnais ou de pédicure forain.
—Le fils naturel de l’archevêque de Paris et de l’Impératrice Eugénie, messieurs, proférait le Crozier de l’endroit.
Phon-Phlug, tel était le nom de guerre de ce fils des muses, que sa redingote vétuste, passée par l’usage à l’encaustique irradiant, devait faire prendre dans les asiles de nuit où il fréquentait pour un professeur de danse ou de polonais sans clientèle, et que la seule apparition du peigne, ou l’imminence d’une saponification quelconque auraient précipité sans doute dans les fuites les plus vertigineuses ou l’anévrisme sans rémission. Il odorait l’alcool, d’ailleurs, avec autant d’ingénuité qu’un chèvrefeuille ses plus suaves parfums. Et, tout de suite, il conquit son public avec deux chansons où l’acte de la défécation, ses prodromes et sa finale, était envisagé sous toutes ses formes et avait avantageusement pris la place de la copulation, de ses prémisses et de sa résultante, centres obligatoires autour desquels évoluait avant lui toute chanson contemporaine digne d’attendrissement, de vogue et de respect. Plusieurs fois il fut rappelé, au milieu d’un fol enthousiasme.
Avec Phon-Phlug on venait d’épuiser les numéros vulgaires, le lot des comparses. Maintenant le devant du piano appartenait à Abel Letriste. Ah! par exemple, pour raconter celui-là, pour évoquer ce grimacier sexagénaire, il y a pénurie d’adjectifs. Tout à coup, en effet, c’est sur le bas tréteau l’envol d’une redingote mesurée au kilomètre, une mimique de derviche-tourneur coiffé d’un décalitre à bords plats, dont les girations diffusent le vertigo dans l’entour immédiat. Une voix, montée de suite au fracas des trains express en collision, chante alors les joies bucoliques, met à jour l’âme du pastour languedocien rappelant ses bœufs dans la langue d’un Paul Dupont bruxellois! Ohé, mes bœufs! ohé, mes bœufs! et finalement affirme—allusion patriotique—«Qu’au bout du champ, le coq a chassé le corbeau!» Puis, de son larynx spasmodique surgit une haleine alliacée, qui ventile la salle et suffirait à elle seule à éteindre, d’un coup, tous les phares de la côte atlantique.
On escaladait présentement les paliers successifs de la Beauté.
Un petit homme châtain, Pierre Volet, à la voix fluette et à la coiffure fignolée, qui lui succéda, débagoulinait une vaseline sentimentale, une pommade à la rose suiffeuse et rancie dans laquelle paradait, de ci, de là, le cheveu errant du solécisme:
Vous êtes si jolie,
O mon bel ange blond,
Que ma lèvre ravie
En touchant votre front
Semble perdre la vie...i...i...i...ie...
Il flûtait la chose d’un timbre inspiré, graissé de fadeur niaise, la bouche arrondie en orifice de volaille et cela détraquait, saccageait la Truphot non moins que les femmes de l’endroit qui, en sortant de là, allaient évidemment, dans l’hiatus du sexe, devenir mégalomanes... submittat asello... comme dit le satirique.
Toute l’assistance reprenait la finale, les filles accrochées au cou des hommes, la veuve accolant de son genou la rotule de Boutorgne, cependant que Siemans acquérait la chanson des mains du bonisseur pour l’interpréter, le lendemain, sur l’ocarina. Et il fallut que Pierre Volet mirlitonnât encore trois inepties du même ordre, notamment: Un poète m’a dit qu’il était une étoile, pour que la salle consentît à le laisser s’expédier vers le fiacre qui devait le convoyer à Montmartre où il chantait à onze heures, car il était très couru. Enfin, avec Xavier Largentière, un athlète timide à la face rosissante de bon géant, qui vint chanter Le Coucher de Soleil, de beaux alexandrins, propulsés par le buccin en émoi d’une voix puissante faisant fracasser la mitraille des rimes, s’envolèrent, consolateurs de toute la bêtise précédente.