C’est le dernier éclat d’un somptueux génie....
C’est l’angoisse d’un dieu, que le trépas atteint.....

—Cinq minutes d’entr’acte et nous entendrons Modeste Glaviot, le célèbre auteur des Merdiloques du déshérité, cria le directeur de la scène.

On ouvrait les portes pour aérer un peu la salle et ne pas laisser détériorer les précieuses bronches de Modeste Glaviot par un air où, positivement, la puanteur devenait pondérable. Désormais Médéric Boutorgne était décidé; il coucherait avec la Truphot au premier soir. Ah! certes, ce n’était pas par débordement libidineux qu’il consentait à la chose; on ne pouvait pas espérer de la veuve des nuits dignes de l’antique Babylone, mais enfin, cela serait toujours plus rémunérateur que la littérature. Ainsi, il gagnerait loyalement la pension qu’elle lui avait fait entrevoir et qu’il ne pouvait plus espérer, puisqu’il avait raté Madame Honved. D’ailleurs, s’il parvenait à supplanter Siemans, sa situation serait assise pour toujours, car il irait jusqu’à épouser la veuve s’il le fallait. Alors, avant peu, grâce à l’argent qui permettrait de traiter somptueusement quelques confrères choisis ou de lancer un journal, il deviendrait lui aussi un auteur notoire et coté. La fortune seule rend possible la réclame, et la réclame bien entendue, c’est la gloire; le public étant trop bête pour, lorsqu’on lui répète sans lassitude qu’un écrivain a du talent, se rendre compte par lui-même du contraire. Abrutie par tous les navets qu’on lui a appris à respecter, hystériée chaque matin par une centaine de scribomanes, comment voulez-vous que la foule soit en possession d’un procédé d’analyse quelconque? Cucufort a du génie, Nétronchin est un nouveau Balzac, Pilivert est le premier styliste de l’heure actuelle, clament les tartiniers des journaux d’affaires, et l’imbécile qui pour rien au monde ne manquerait de faire débuter sa journée par la palpitante lecture du Premier-Paris, du Bulletin politique ou des Faits-divers, tombe immédiatement en syncope admirative lorsqu’il lui arrive d’accoster la signature de ces prosifères fameux.

—J’ai du talent, certes, mais quand bien même je n’en aurais pas plus que Monsieur de Montesquiou, rien ne peut m’empêcher de devenir glorieux et d’esbrouffer mon époque comme lui, si j’ai enfin de l’argent, se disait Médéric Boutorgne qui avait trop fréquenté le Napolitain pour ignorer que le retentissement d’un individu n’a rien à voir, dans la plupart des cas, avec la luminosité de son cerveau.

Il savait, d’ailleurs, que pour réussir très jeune dans la Littérature, trois choses sont nécessaires: posséder un suit de chez Masclet, un divan «profond comme un tombeau» et besogner ferme les femmes de cinquante ans. Il était en bonne voie: une partie de ces conditions était déjà acquise pour lui.

Un susurrement flatteur accueillit Modeste Glaviot à son entrée. Les femmes présentes, avachies sur leurs chaises, se redressèrent, abandonnant à peu près toutes la conversation désormais négligeable de leurs michés. Incontinent, elles minaudèrent, en des poses avantageuses, dans l’espoir d’être chacune remarquées par le pître sensationnel. La femme, en général, de quelque milieu qu’on la prélève, garde au plus profond de son viscère affectif le culte d’une Trinité sainte pour elle, l’impérissable inclination pour le Soutanier, le Grimacier et l’Officier. La seule haine qu’elle nourrisse de façon définitive, une haine capable de la porter aux pires excès est celle de l’Intelligence. Modeste Glaviot était donc au mieux avec ces dames. Et il leur adressa, avant de palabrer, un sourire circulaire et insistant, clignant de l’œil au profit de quelques-unes d’entre elles: ce dont celles-ci se montrèrent très fières et prirent prétexte pour mépriser, de l’attitude, celles qui n’avaient pas été pareillement favorisées.

Modeste Glaviot était grand, très grand, avec un teint de panari pas mûr et une tête élégiaque de Pranzini sans ouvrage. Les épaules étroites chutant en pente de toit, il se composait parfois, pour varier son personnage, un air abstrait et dolent de barde de mauvais lieu, un extérieur de satanique de petite ville, aux cheveux partagés d’une raie, à la viande émaciée, qui affole, à l’ordinaire, les sous-préfètes en ménopause, et précipite à la faillite les supérieures de maisons-chaudes qu’ont épargnées jusque-là les charmes transcendants des sous-officiers rengagés.

Ce sordide grimacier des plus basses farces atellanes avait vécu longtemps dans les milieux réfractaires, et, un beau jour, la tentation lui était venue de jaculer, lui aussi, une déjection nouvelle sur la face du Pauvre, du Grelottant et de l’Affamé, sur lequel il est de mode aujourd’hui, pour les pires requins, d’essuyer avec attendrissement les mucilages de leur nageoire caudale. La chose a été inventée, jadis, par Jean Richepin, qui chanta «les Gueux» et qui riche depuis, pourvu de tout ce que l’aise bourgeoise peut conférer d’abjection à l’artiste parvenu, fit condamner, il n’y a pas deux ans, un malheureux chemineau qui s’était hasardé à éprouver la sincérité du Maître en cambriolant son poulailler. Six mois de prison enseignèrent à ce pauvre diable qu’on peut chanter, en alexandrins monnayables, la liberté farouche, la flibuste pittoresque et les menues rapines des outlaws et trouver intolérables ces sortes de comportements lorsqu’il leur arrive d’attenter à une personnelle propriété acquise à force de génie. Il faut avoir, en effet, l’âme ingénue d’un trimardeur pour s’imaginer une seule minute que la largeur d’esprit d’un écrivain comme l’auteur des Blasphèmes, s’amusera de cette facétie et trouvera spirituel le chapardage, qui se conforme à un de ses hexamètres, et le prive indûment d’un couple de pintades. De Jean Richepin le «truc» passa à Bruant, qui le condimenta d’un piment adventice et s’en enrichit de même. Celui-là insultait, vilipendait les bourgeois, leur envoyant, pour ainsi dire, des coups de soulier dans les naseaux, à leur entrée dans son bouge; souillant leurs femelles d’épouvantables injures. Et les bourgeois béats en redemandaient, ne trouvant jamais les bocks assez chers ni l’injure assez excrémentielle. Ils avaient donc une personnalité quelconque puisqu’on se donnait la peine de les injurier! Jusque-là ils ne se croyaient pas en pouvoir d’attirer ou de détourner l’attention de qui que ce fût. Et voilà qu’on prenait la peine de les obsécrer individuellement. Avant l’histrion aux bottes de terrassier, ils n’étaient assurés que d’une chose: leur propre néant, et il se trouvait quelqu’un maintenant pour leur concéder la réalité de l’état humain. On m’abomine, on me couvre d’immondices; donc je suis! répétaient-ils orgueilleux et consolés. Les salons, les grands cercles se vidaient, les théâtres, les music-halls, les lupanars ne faisaient plus d’argent, le Tout Paris, reluisant et sensationnel, s’engouffrait, le soir, dans la salle du boulevard Rochechouart. Les hommes auraient donné jusqu’à leur dernier louis, les femmes auraient jeté leurs bijoux, pour être encore et toujours lubrifiés par ce jet cinglant d’ordures. Après cinq ou six ans d’exercice, après avoir chanté le souteneur et la fille, le purotin et la syphilis, le surin, le chancre et l’alcool, après avoir enfoncé de force jusqu’aux yeux la tête du bourgeois dans le jus du bubon social, le tenancier du beuglant s’était retiré dans la châtellenie qu’il avait acquise avec l’argent des satisfaits, venus chez lui pour se rouler dans l’odeur de sentine, dans le fumet de bagne ou de dépotoir, après lesquels soupirait leur âme nostalgique de gens comme il faut. Et, maintenant, il se vantait que pas un bourgeois n’était plus dur que lui pour les pauvres. L’année précédente, il avait fait condamner trente-deux paysans pour braconnage et, tel un seigneur de l’ancien régime ou un actuel baron juif, il venait de donner, à ses gardes-chasse, l’ordre de tirer impitoyablement sur ceux qui assassineraient ses lapins!

Parallèlement à celui-là, nous eûmes aussi Séverine, dite le Puits Artésien de l’attendrissement, le Geyser lacrymal, qui déversa dans le journalisme, pendant quinze ans, les fleurs blanches de ses paupières et submergea les gazettes de plus de liquide larmiteux que la catastrophe de Bouzey ne déversa d’ondes implacables sur un département tout entier. Séverine conjuguée par Poidebard, qui approvisionna les gens de bien, les salons pitoyables et le bazar de la Charité de phrases toutes faites sur le Pauvre. Séverine, boulangiste et théiste, qui, à détailler les affres du loqueteux nourricier, gagnait en un mois plus d’argent que Stendhal n’en gagna durant toute sa vie, et qui dégoûta du Socialisme encore plus que Truculor.

Modeste Glaviot avait pris la suite pour assurer la pérennité de la vogue et ne pas laisser choir dans le discrédit les Chansonniers montmartrois.