Chaque époque a eu son épilepsie de crétinisme ou son lot de catastrophes. Le moyen âge a eu l’an mil, la querelle des «Universaux», la peste noire et Jeanne d’Arc. Les temps modernes ont innové le mal que Ricord n’a pu réduire; ils ont eu les Jésuites, le Concile de Trente, Louis XIV et le Putanat légiférant de son successeur. L’Époque contemporaine se trouva embellie par l’égorgeur corse, le père Loriquet, le Romantisme, le Choléra morbus, Monsieur Thiers et le somnambule du 2 décembre. Le second Empire nous a conditionné Dupanloup et Gallifet, le Mexique et Morny, la Montijo, Cassagnac et 1870. La Troisième République vit prospérer Mac-Mahon, vaincu à Sedan mais vainqueur au Père-Lachaise; elle toléra Drumont, le Sâr Péladan et le Sacré-Cœur, fomenta la psychologie de Paul Bourget, le nationalisme et la cathédrale de Lourdes, mais ce qui appartient personnellement aux jours actuels et ravale à jamais ces successives horreurs, c’est, sans conteste possible, les cabarets montmartrois.
Cela, c’est, à proprement parler, les accidents tertiaires de la Sottise, les gommes syphilitiques dans les méninges de Paris, la nécrose dernière du cerveau national. La chanson du père Hugo Castibelza, l’homme à la carabine, le célèbre Avez-vous vu dans Barcelone, de Musset, Béranger et sa Grand’Mère, Thérésa et sa Femme à barbe, Amiati et ses flatulences patriotiques, Paulus, lui-même, pourléchant de sa langue d’histrion punais le farcin boulangiste, étaient endurables, à la rigueur, à côté des chansonniers dits de «la Butte». Ceux-ci donneraient immédiatement à l’homme le plus sociable et le plus placide l’irréfrénable envie de changer de planète et de se faire naturaliser, sur l’heure, citoyen de Mars ou de Saturne, encore que dans ce dernier sphéroïde, qui a sept satellites, le nombre des individus, des poètes qui chantent la lune doit être sept fois plus considérable qu’ici-bas et que la vie doit y être, par eux, rendue à peu près impossible.
Le long d’un kilomètre de boulevard, les façades de leurs cabarets brasillent dès la nuit tombée et s’occupent à raccrocher diligemment le crétin désœuvré. C’est là qu’on élabore le tégument d’imbécillité qui, comme une lèpre squameuse s’élance, sur Paris. Il y en a pour tous les goûts; il y en a qui besognent dans le sentimental ou l’élégie, comme Pierre Volet, Edmond Teulet, qui perpètrent Son Amant, Vous êtes si jolie, les Stances à Manon, fournissant ainsi aux faiseuses d’anges périphériques le meilleur de leur clientèle. Comment voulez-vous, en effet, que résiste un pauvre modillon ou une petite main ravagés au sortir de l’atelier par de telles harmonies? Un grand nombre d’entre eux se monopolisent dans l’esprit, à l’instar de Rivarol, et réhabilitent sans le savoir les macaques ou les cynécophales qui ne toléreraient pas une minute l’existence parmi eux d’individus d’aussi outrageante bêtise que par Monsieur Fursy par exemple. D’aucuns sont philosophiques à l’égal de Sully-Prudhomme dont la pensée prédomine, comme on sait, sur celle de Jamblique ou de Spinoza, et beaucoup découvrent la nature à l’imitation de Lucrèce ou de Monsieur de Bouhélier. Mais la totalité est patriote, antisémite et ultra-réactionnaire, vous le pensez bien. Le meilleur de leur profit consistant à pratiquer, moyennant rémunération, le fouissage des épouses délaissées ou des catins ayant du vague à l’âme, à force de manger du blanc, comme dit le peuple, ils sont devenus royalistes. Quand un vieillard bénévole a été abusé par les voyous de l’Œillet blanc, dont la mentalité et l’éducation seraient répudiées comme inférieures par les aborigènes de l’Oubanghi; quand le chef de l’État est tombé dans le traquenard à lui tendu par l’armorial qui, depuis que la Nation refuse de l’entretenir, ne vit plus que de baccara, de maquignonnage et de la prostitution de ses femmes ou de ses concubines, cela leur fournit un thème de plaisanteries que rien ne peut exterminer et que les vieux repasseront aux jeunes, sans découragement. Tant qu’on n’interdira pas à ces drôles de se servir des vocables français qu’ils transforment en un inénarrable brabançon, ils blagueront le nez des juifs, le chapeau de Monsieur Loubet, ou le chef hispide de Monsieur Pelletan sans jamais pouvoir trouver autre chose.
De même que vous ne pouvez pas vous arrêter en Bretagne devant un éventaire de papetier sans mettre le nez sur un excrément versifié de Théodore Botrel, ce Cadoudal de la syntaxe en insurrection, qui lance contre la République les bataillons épais de ses barbarismes, il est impossible, à Paris, d’empêcher la contamination de vos oreilles par leurs insanités. Pourquoi n’édicte-t-on pas une loi spéciale, un règlement prophylactique? Oui, pourquoi ne ferait-on pas un délit du continuel attentat à la mentalité publique? Quiconque exhibe sa fesse sur le boulevard, et contrevient ainsi à la pudeur évidemment liliale et à la morale indéfectible de ses semblables, risque six mois de prison. Ces individus sont-ils donc moins coupables lorsqu’ils nous font voir, d’un bout de l’année à l’autre, les parties honteuses de leur entendement? En les tolérant avec une pareille bénignité, on forcera chaque citoyen, soucieux de propreté et d’antisepsie, à ne plus sortir qu’en traînant derrière soi un canon Maxim du dernier modèle, capable d’exterminer enfin cette engeance exécrable. Quelques-uns déjà, certes, se sont vus acculés à des extrémités pareilles. Et si Monsieur Cochefert, ex-chef de la Sûreté, avait eu pour un décime seulement de perspicacité, il n’aurait pas fait buisson creux dans l’affaire de l’homme coupé en morceaux, il y a deux ans: le cadavre intercis ne pouvant être, en effet, que celui d’un chansonnier montmartrois, qu’un malheureux, poussé à bout et plein d’une juste rage, s’était trouvé dans la nécessité de découper en rognures vengeresses, à peine plus grosses que des jonchets ou des «pommes paille».
Modeste Glaviot s’était fait ce soir-là une tête adéquate à son boniment, une tête de Christ blennorrhagique. Et la suppuration de la pièce majeure des Merdiloques du Déshérité fut en tous points louangeable. Cela sortit sans effort, fut évacué d’une voix pâle qui laissait écouler, comme une cholérine opiniâtre, les filaments séreux des octomètres réfractaires à toute prosodie.
M.... v’là l’hiver, j’ai plus d’ribouis
Nib de phalzar, mes arpions fument
Sous la pluie. L’naz piss du cambouis
M... j’suis à jeun d’puis la Commune.
Pendant deux cents vers, cela continuait ainsi, praliné à chaque seconde par le mot de Cambronne. M. Huysmans reprochait jadis à Virgile de heurter à chaque hexamètre un dactyle contre un spondée; avec Modeste Glaviot, cet inconvénient de la métrique latine n’était point à redouter. A la chute du vers, l’ultime soupir du dernier carré venait conjoindre le mot d’Ubu qui ouvrait le vers précédent. Car si Modeste Glaviot était un imparfait latiniste, il était, en revanche, un remarquable latriniste. Au siècle précédent, sa langue eût été capable de faire accourir tous les porte-cotons inoccupés de l’ancienne monarchie, désireux de ne pas perdre leur savoir-faire. Et après l’avoir ouï seulement trois minutes, un geste s’imposait: la main cherchait machinalement la ficelle du tout à l’égout, pour déterminer le déclanchement de la chasse d’eau. A force de prononcer le mot infâme sa bouche, d’ailleurs, en avait pris des hémorrhoïdes.
Lui aussi disait son fait à la Société, travaillait pour la Révolution sainte. Il déversait tout cela sur le Pauvre qu’il enfouissait vivant dans cette poudrette verbale. Après avoir subi les affres de la faim qui, comme un épieu rougi, perfore les entrailles; après avoir enduré, depuis l’origine du monde, le gel qui, pareil à un bistouri, fouille les muscles ou rugine les os par les nuits des interminables hivers; après avoir cru à la pitié des Riches, au dévouement et à la sincérité des bateleurs ou des charlatans qui s’offraient pour le sauver, après avoir toléré la Charité, ce louche anesthésique de la Misère grâce à quoi, à travers les âges, on a pu pratiquer sur lui les plus douloureuses opérations sociales, le Pauvre devait endurer encore les lamentations de Modeste Glaviot.
Avec lui ce n’était plus l’argot corrosif de Bruant, la trouvaille qui fige les moelles, la goutte de stupeur et d’effroi qui tombe, avec le terme, sur les nerfs de l’auditoire; non, c’était je ne sais quelle excrémentation, quel flux anal de glaires, de brais argotiques, un dévoiement de langue liquoreuse, qui n’arrivait point à se solidifier autour du noyau de cerise que formait le mot de Waterloo, revenant inexorablement pour ponctuer la chose. Le vocable éclatait, crevait infâme dans la stéarine aqueuse de cette forme, comme ces bulles de gaz qui viennent crever au ventre ballonné des chiens roulés par le fleuve, durant les nuits d’été. Et ce banquiste prétendait chanter la Misère humaine! Ce queue-rouge s’emparait du Famineux, de l’éternel spolié qui s’en va hurlant sa détresse et dont les râles d’agonie ont pour mission, ici-bas, de porter à son apogée la jouissance de l’assouvi, et il le rendait paterne et bafouilleux; puis à grands coups de poing sur les côtes squelettiques, il soutirait, pour ensuite les prolonger dans son public de filles, de bourgeois amorphes et d’imbéciles diplômés, les sonorités effroyables. Le thorax résonnant et vide de ceux qui meurent d’inanition, où les viscères affamés se sont dévorés eux-mêmes, servait à ce bobèche vaseux de tympanon et de grosse caisse—si on peut ainsi parler. Toute sa clientèle en digestion riait, s’ébrouait d’aise. Personne ne se levait, ne se précipitait paroxyste et déchaîné devant l’effroyable blasphème, pour faire justice du grimacier soufflant la malepeste de son âme au visage du Pauvre qui, quoi qu’on fasse «sera roi un jour», comme dit le Poète, après avoir lubrifié ce monde souillé sous les incendies forcenés d’une Jacquerie vengeresse qui, au passage, arracheront des bravos aux planètes moins infâmes que la nôtre—si toutefois il en existe.
Naturellement, tous les trois vers, il évoquait Jésus, le fadasse bateleur dont les niaises dissertations, les blandices sentimentales et la morale de petit homme aimé des femmes ont pour toujours rivé les chaînes des malheureux. Et Jacques Paraclet n’avait pu résister récemment à l’envie de lui décerner le titre de dernier poète catholique. Cette sympathie se conçoit: après lui n’était-ce pas l’homme qui, le plus souvent, avait écrit le mot devant lequel se cabrent les typographes?