Trois jours après, Médéric Bourtogne trouva dans son maigre courrier une lettre de la Truphot le conviant à venir dîner à Suresnes, dans la villa où elle passait une partie du printemps et qu’elle avait rejointe depuis l’avant-veille. Venu par la gare du haut, le gendelettre devait se rabattre à droite pour gagner la maison de campagne sise à une portée de fusil de la Seine roulant le chocolat irréductible de ses eaux entre les frangées de peupliers du bois et le chemin de halage strié géométriquement, les soirs dominicaux, par les corps des pochards endormis dont le sort venait de favoriser les entreprises sur le turf voisin. Après avoir doublé la place de l’église et dépassé la vieille carcasse de chapelle encore debout au milieu d’un éboulis tenace de moëllons compissés, qui semble avoir été malmenée avec tout ce qui l’entourait par le sac implacable d’une horde victorieuse acharnée à ne laisser après elle que des décombres et des excréments, Boutorgne pénétra dans le vieux Suresnes. Il se trouva soudain prisonnier d’un extraordinaire écheveau de ruelles tortueuses et puantes qui dispersaient une pestilence de souterrain mal famé, venelles serpentines bordées de maisons dont les murailles découragées, enduites de la saumure des fumées d’usines et des urines tenaces, se trouvaient écorcées d’affiches bariolées, de couleurs à faire éclater la rétine, de placards commerciaux clamant la gloire des amers, des apéritifs les plus saugrenus, des poudrettes les mieux péremptoires et des bicyclettes à tout jamais hémiphlégiques. D’invraisemblables négoces s’abritaient en ces endroits. En nombre incalculable, des marchands de vin, aux vitres boueuses, au sol de terre battue constellé de crachats, dispensaient les litharges, les furfurols et les trois-six aussi redoutables que le venin du trigonocéphale ou les prussiates sans appel. Des pâtisseries sanieuses élaboraient des tartes aux mouches, des flans à la stéarine, des chaussons aux pommes fourrés d’une gélatine couleur de beurre d’oreille, des éclairs au cambouis et des babas spongieux dont les gamins rôdeurs, aux morves verdâtres, arrêtés un instant devant la boutique, suçaient le simili-rhum, insidieusement. Plus loin, des charcuteries s’ouvraient en contre-bas de la chaussée, la devanture vert-sombre embellie par des chapelets de boudins artificiels en bois noir durci, pareils à des poids de coucous, et d’innomables viandes, de terrifiantes salaisons suppuraient sur des papiers de dentelle bleuâtre, autour de terrines de foie gras fabriquées sans doute avec les viscères des chiens crevés roulés par la Seine voisine; le tout circonscrit par une profusion de rillettes dont les pellicules de graisse se recouvraient sous l’atteinte du soleil d’un eczéma rosissant. Des triperies défilaient avec toute leur affreuse boyauderie appendue aux crocs de fer de l’étal où le cœur, le foie, le mou des bestiaux scrofuleux laissaient suinter en filaments jaunâtres le suif déliquescent des viandes séreuses. Des papeteries venaient ensuite rayonnant sur le dehors, par la porte entr’ouverte, la tiédeur ammoniacale de l’urine de chat, et dans lesquelles de vieilles dames en bigoudis et en lunettes régnaient sur des parallélipipèdes de pains à cacheter, des feuilles de soldats coloriés ou sur les volumes visqueux des œuvres de Dumas père, tout en sortant de-ci, de-là, sur la devanture, pour fixer à nouveau, sous l’épingle de bois, le dernier numéro du Petit Scélérat illustré ou de la Lune du dimanche représentant, pour l’éducation artistique des masses, «Tolstoï excommunié par le Saint-Synode» ou bien «le Roi de Portugal au tir aux pigeons»: un colosse en redingote, frisé et abêti, non moins qu’adipeux, armé d’un fusil devant des dames en toilette rouge, qui semblaient issues d’un prospectus de la Samaritaine. Et puis, c’étaient encore des laboratoires de gaufres faites avec de la sciure de bois, travaillées par de redoutables géants au torse velu, aux bras retroussés, au capillaire erratique, des athlètes à la carrure de titans, qu’on se fût représentés volontiers occupés à forger, sur l’enclume de Vulcain, les sagettes cyclopéennes et qui pudlaient une pâte déroutante avec des gestes mous, pendant que la sueur dégoulinante de leur front accablé, en tombant sur le fer noirâtre du moule emmanché de longues tiges, rejaillissait en petites bulles tôt vaporisées.

Deux ou trois marchands de frites maniaient la boîte à sel au-dessus de leur cuvette de fer blanc, où chantait une graisse évidemment prélevée—à en juger par sa mofette—sur les laissés-pour-compte d’équarrisseurs. Et pendant des kilomètres, sur le pignon des maisons défaillantes, le Petit Scélérat, 6 pages, affirmait qu’il imbécillisait par jour une moyenne de cinq millions d’individus, Dufayel qu’il détenait la plus grande maison de publicité connue, qu’on trouvait chez lui cent mille mobiliers garantis sans punaises, durables huit jours, et absolument pour rien, et les moteurs... de Masboul-Mâchefesse—pour motocyclettes et quadricycles—qu’ils étaient les premiers du monde.

Arrêté devant un index surmontant une inscription drôle: Allez tous chez Jolicœur, marchand pêcheur, rue du Puits-d’Amour, Boutorgne fut subitement refoulé en arrière. Des théories compactes de gens arrivaient comme un raz-de-marée, menaient l’assaut de l’etroite chaussée, envahissaient la rue et s’essaimaient aux étalages pour y prélever sans doute le réconfort de leur estomac conciliant. On eût dit d’une invasion subite d’individus que la faim ou la soif a rendus forcenés. Immédiatement, les marchands parurent sur le pas des portes, jaillirent des antres obscurs, et se mirent, avec force sourires, à faire la retape pour leurs affreuses spécialités. Déjà des groupes chahuteurs d’ouvriers parisiens endimanchés gouaillaient devant eux.

La sortie des courses de Longchamps commençait et Médéric Boutorgne, dans la rue principale, tenaillé par l’envie de s’offrir l’apéritif avant les agapes de la Truphot, stationna amusé de cette foule suscitée comme par miracle. Le pont était noir, le bois par toutes ses allées vomissait des multitudes en marche; les ombrelles claires, les toilettes polychromes des femmes, les dos sombres des hommes roulaient sous la poussière dense, les cris d’appel, la galopade des voitures déferlant comme une déroute, les cornes beuglantes des autos laissant derrière eux un sillage empesté. Et subitement les trois cents mètres de chaises des limonadiers voisins du pont furent emportés d’assaut parmi un hourvari prolongé. Chaque dimanche d’été et même souvent le jeudi, la petite localité suburbaine voyait ainsi la foule agitée des parieurs s’abattre, lasse d’émotions, à la terrasse de ses cafés. C’était toutes les fois une cohue trouble, composée de tout ce que la Bourgeoisie ou le peuple comptent d’éléments divers et préalablement abrutis qui, sur la pelouse, quatre heures durant, avait répondu par de longues clameurs et des palpitations prolongées aux successifs affichages du Mutuel. Ouvriers, employés, petits bourgeois, rôdeurs, guenilleux inscrits à l’assistance publique à en juger par la navrance de leurs vêtures, composaient la clientèle ordinaire du Totalisateur, ce nouveau minotaure des menues épargnes, qui n’a pas son pareil pour abolir définitivement l’encéphale déjà fugace des petites gens du bas négoce parisien.

Toutes les variétés de faces humaines et toutes les tares civilisées étaient représentées là. Des figures crétinisées par la persistance de ridée fixe, des mufles de boutiquiers obturés à jamais, des faciès dignes de Callot ou de Ribeira, des têtes sinistres de cours d’assises se mêlaient en un indescriptible grouillement, et tous palabraient en un argot spécial, se contaient réciproquement leurs déboires et comme quoi ils avaient encore ce jour-là raté la fortune, pendant que d’impossibles stropiats, d’inénarrables camelots surgissant on ne sait d’où, des bonneteaux à l’œil torve et cauteleux truffaient la foule et nouaient ses anneaux d’engorgements propices aux pick pockets dont le savoir-faire se traduisait tout à coup par de longs remous, des imprécations et des poursuites éperdues.

Parmi les élégances des filles de music-hall et des bookmakers endiamantés qui, dédaigneux des viles promiscuités, se hâtaient vers la gare voisine, passaient des spirales continues de bicyclistes échauffés, venus de Versailles ou du bois. Ceux-ci ne s’arrêtaient un moment devant la stimulante absinthe que pour transsuder à l’aise sous le maillot et exhiber, en des dialogues semés de mots techniques, le paupérisme de leur entendement. Et des terrasses dont les cafés obstruaient la rue jusqu’à la chaussée, montait une rumeur sourde coupée de strideurs et de vociférations, car des gens discutaient avec passion, en brandissant des journaux de couleur, sur l’issue du prochain handicap, ou sur le brio d’un jockey célèbre qui n’avait pas son pareil pour rafler, chaque réunion, à la pelouse par un beau coup, deux ou trois mille louis de ses paris. Puis un relent d’alcool mêlé à une odeur chaude de peau humaine que la moindre brise rabattait s’éployait sur ces troupeaux frais-tondus. Des individus s’invectivaient, des femmes que la fièvre des paris avait rendues particulièrement épileptiques s’agrippaient à la tignasse en se réclamant des sommes, pendant que les garçons de café, placides, veillaient seulement à ce que la verrerie ne fût point mise à mal. Du côté du vieux Suresnes ronronnait le grésillement des fritures, appuyée au bord de l’eau par la cacophonie des orgues de barbarie et le piaulement des crins-crins déchaînant des mélodies éperdues. Des tramways vacarmeux passaient saturés de voyageurs agglutinés les uns aux autres, durant que le flot des turfistes attardés dégorgés par le bois coulait impitoyablement. De temps en temps un sergent de ville ou un mouchard en civil cueillait quelqu’un au bord de la rangée de chaises et des cris, des menaces s’élevaient de la foule! oui! oui enlevez-le, c’est un voleur, à l’eau... à l’eau... à mort... Souvent aussi une noce irréductible, une noce du dimanche, qui se repayait le lendemain de l’hyménée un tour de bois, une noce que véhiculait une tapissière à rideaux de calicot rayé s’empêtrait dans les groupes. Les messieurs de la suite de la mariée, les pommettes turgescentes, et s’évertuant à tirer sur des cigares éteints empouacrés de salive grasse, répondaient aux quolibets de la rue en riant très fort et en se tapant sur les cuisses. Et l’épousée dont des phalanges audacieuses trituraient les hanches, à chaque cahot de la voiture, tressautait sur son banc, tout en manifestant sa joie d’aimer selon la loi, par de larges sourires adressés à la cantonade. Entre cette foule de parieurs et cette voiturée de gens trop gais, c’était l’éternel antagonisme, la profonde mésestime de l’amour et du jeu, qui s’avèrent ridicules l’un et l’autre, et que ne peut cependant pas réconcilier dans un grotesque identique, la profitable et commune sanction légale.

Une liesse véhémente, une frairie surexcitée prenait possession de la petite localité. Des cohortes de couples copieusement absinthés, qui venaient de requérir l’enthousiasme et l’effervescence des apéritifs, se déroulaient à la queue leu leu, zigzaguant, s’arrêtant, se parlant dans le nez, se tirant par les coudes; des coulées de parieurs aux joues allumées, se traînaient par les deux routes de la gare, envahissant les raidillons escarpés comme les tentacules projetés par cette foule aux squames diaprées d’oripeaux et de frusques disparates. Des guinguettes aux tonnelles crayeuses, sur la porte desquelles venaient raccrocher des servantes à l’anatomie facilement explorable, pompaient et engloutissaient le plus gros de ces cohues enragées de mangeries et d’abondants lichages. On entendait alors les patrons et leurs aides annoncer pompeusement les commandes,—une gibelotte au deux—trois litres à seize et une friture à l’as—Et, chaud pour quatre! pendant que le choc des verres, les rires ferrailleux, le heurt des assiettes, les cris d’aise, le bruit des embrassades, et le gloussement aigu des chatouilles, conquéraient l’atmosphère apaisée du soir. Très avant dans la nuit, la litronnerie et le bâfrage duraient ainsi, se répétant chaque beau dimanche de courses, sous le relent des vins populaires, et le fumet des basses nourritures, prolongés en crises attendries de soupirs et d’éructations, dès la survenue des violonistes ambulants qui accouraient pour satisfaire au besoin de sentimentalité consécutif à toute heureuse déglutition.

Et dans le calme du bois proche et de la Seine endormie, que pointillaient d’or, de chrome ou de vert, les lucioles des bateaux amarrés, jusqu’au dernier train, les vociférations des poivrots, les chansons ordurières, les appels aigus des femmes, les paquets de clameurs des «sociétés» qui en étaient venues aux mains, perforaient le silence impuissant à triompher. Des quarterons d’individus, qui s’étaient cassés le nez à la gare close, passaient même la nuit, éboulés au fond des fossés, au milieu de débris de nourriture, de reliefs de dessert, de bouteilles à moitié vides qu’ils avaient emportés pour manger et boire encore, éperdument, toujours, pendant l’heure du trajet sur Paris.

L’antique Suresnes du bord de l’eau, frais et feuillu, au dire des vieux conteurs, n’existait plus. Le coteau déboisé et morcelé avait été décortiqué de ses frondaisons; des rails, des fils télégraphiques, des poteaux noircis et des cheminées d’usines y prospéraient, sans inquiétude, assurés désormais de l’estime et de la protection des successives édilités. Sur les hanches de la colline, s’érigeaient maintenant, à l’exclusion de tout accessoire bucolique, de nombreuses propriétés où d’anciens mercantis retirés des affaires avaient introduit leurs digestions pour y vivre en paix dans la haine de toute esthétique. Des gens profitaient et mouraient là qui, de leur vie, n’avaient fait une bonne action, ni un bon mot. La profusion de «Mon Castelet», de «Mon Nid», de «Mon Ermitage», de «Cottage des Glycines», de «Kiosque des Glaïeuls» était extraordinaire. Même chaque jour, plusieurs fois, un couple, la femme tonnelesque et le mari tel un double quintal de viande suiffeuse, menaçant tous deux de défoncer le ballast de la rue, s’introduisait dans la «Villa des Mésanges». L’architecture, l’ordonnancement des briques et des moellons sans pudeur qui consentaient à abriter ces anciennes gloires du comptoir ou du bureau, suffisait à elle seule pour que l’individu le moins soucieux de goût ou de beauté, se désespérât incontinent de n’être point venu au monde atteint de la plus irrémédiable cécité. Il y avait là des maisons normandes, des terrasses à l’italienne, des isbas russes et des castels gothiques, qui expliqueraient à la rigueur les tremblements de terre et les convulsions d’une planète qui se voit souillée de pareilles ignominies. Toutes les banlieues immédiates ou les centres suburbains bien desservis se trouvent, du reste, contaminés de la sorte par l’irréductible et agressive sottise des enrichis. Mais de cette horreur, les époques précédentes furent exonérées, semble-t-il, car, nulle part, on ne retrouve trace de monuments ou de constructions pouvant subir la comparaison avec un aussi fabuleux délire du gravat et de la truelle. C’est la rapide accession du petit bourgeois indécrottable et épateur à l’aisance et à la fortune qui nous a valu cela et qui ulcère les terroirs avoisinant la grande ville de cette roséole implacable, de ces syphilides de crépis flambant neufs, de ces gentilhommières d’ex-bandagistes, de ces wigvams d’épiciers honoraires ou d’huissiers impénitents.

—Fichtre, déjà six heures et demie; je vais me faire enlever, se dit Médéric Boutorgne en consultant sa montre de nickel, et il hâta le pas après avoir accosté un parieur flanqué d’une femme encolérée, au chignon de travers, et de trois gosses pleurnicheurs occupés à lécher avec insistance des tickets multicolores, tout ce qui restait sans doute de l’argent du père.