Siemans, le bien laité, aux nageoires sagaces,
Siemans, l’ichtyomorphe, jadis pauvre alevin,
De sa belge laitance accourue de Louvain,
Humectait la Truphot aux soixante ans salaces.
Comme avait écrit un confrère. Eh bien! Siemans humectait désormais sans profit, car l’ocarina du sire ne pouvait rivaliser avec sa prose, à lui Boutorgne, qui donnerait, un jour, lustre et notoriété à la veuve. Cet imbécile avait laissé investir sa vieille maîtresse et, quand elle serait défunte, il n’encombrerait guère les guichets du fisc pour y verser des droits de succession, bien sûr.
Il était six heures un quart quand le gendelettre arriva devant les maisons convoitées. L’ocariniste ne s’y trouvait point. Longtemps, à son tour, il se promena devant les façades odieusement rectilignes, devant les balcons soutenus par des cariatides aux gorges déplorables, dont la plastique consolerait celles des malheureuses qui, dans les maisons Tellier sous-préfecturales, dispensent la volupté coupable aux notaires anacréontiques; longtemps il croisa devant les porches béants, qui semblent être des entrées de tunnel, où des nymphes lampadophores, en drapé grec, s’épucent dans leur péplum en simili-antique. Plus longuement encore il savoura l’architecture néo-béotienne de ces immeubles impressionnants—les plus beaux de la rue—qui, un jour, seraient à lui.
—Voyons deux appartements au premier cela faisait huit mille; également 8.000 au second, puis 7.000 dans les deux autres étages: le cinquième et le sixième évalués pour autant ensemble cela faisait un total de 37.000, mettons 35 qui, multipliés par 3, fournissaient un total de plus de 100 mille livres de rentes, 85 mille net, au bas mot. La Truphot en détenait pour le moins l’équivalent en biens-meubles. Fichtre, c’était une jolie affaire! Et il sentit aussitôt une chaleur d’enthousiasme serpenter de ses talons à l’occiput. Il redressa sa petite taille, enfonça les mains dans les poches de son pantalon et, commisérateur, toisa les vagues passants. Cependant Siemans ne se montrait toujours point, et comme il guettait déjà le tramway qui, en désespoir de cause, devait le ramener à la gare Saint-Lazare, car il avait promis de retourner le soir à Suresnes, il vit enfin le Belge déboucher tout à coup de la voûte de la seconde bâtisse. Celui-ci, très animé, discutait avec la concierge et, les joues cramoisies, ponctuait son discours des saccades violentes de ses gros bras. Quand Boutorgne l’eût rejoint, il débonda sa colère.
—Cette bougresse de concierge ne refusait-elle pas de laisser marquer le gaz dont elle avait besoin pour son éclairage et sa cuisine au compteur de l’immeuble, de telle façon que lui, Siemans, pût, en lui faisant payer plus que sa consommation normale, se rattraper un peu sur les dépenses exorbitantes de luminaire que nécessitait la maison.—Une idée réellement lumineuse qu’il avait eue. Et puis, fichtre de fichtre! si des choses pareilles étaient permises dans une maison honnête! Ne venait-il pas d’apprendre que deux des plus anciens locataires, des locataires de sept années n’étaient pas mariés, vivaient en concubinage. Ah! il allait te les flanquer à la porte et rondement encore. Justement il les quittait, il sortait de leur parler, de leur demander comment ils avaient eu le culot de venir abriter chez lui leur dévergondage au risque de faire déménager tous les riches voisins, parmi lesquels il y avait un conseiller à la Cour, un professeur à Stanislas et un vicaire de Saint-Sulpice. Ceux-là payaient trois mille cinq de loyer, et ils étaient en droit, pour ce prix, d’exiger que l’immeuble fût convenablement habité et que les voisins menassent une vie régulière et moralisatrice. Comme cela tombait! Le conseiller à la Cour avait une grande fille qui allait prendre le voile. S’il venait à connaître la chose, il pourrait avec les autres lui faire un procès en résiliation. C’était son droit. Mais le plus drôle était qu’un des concubins—l’homme—n’avait pas voulu s’en aller à l’amiable, le menaçant de le jeter dehors, disant que cela ne le regardait pas, qu’il payait régulièrement son terme et qu’il était chez lui... Ah! oui, il était chez lui, mais pas pour longtemps. Il courait de ce pas jusqu’aux plus prochains panonceaux; il lui ferait donner congé par huissier. Eh! allez donc, ouste!
Médéric Boutorgne, comme toujours, approuva. Ce n’était pas une raison parce qu’on était au quartier latin pour vivre comme des pourceaux sans sacrement ni contrat. Et tous deux, alors, se dirigèrent vers l’huissier, vers l’usine à protêts, vers le fabricant de saisies qui assistait la Truphot, en ses habituelles procédures, et, en bonne hyène nécrophage, prenait le vent à son ordre sur le deuil et la misère.
Mais, auparavant, Siemans saisit le bras du gendelettre, lui fit traverser la chaussée, le planta sur le trottoir d’en face et d’un geste large embrassa les immeubles de sa vieille maîtresse. Son œil béat parcourut la ligne des trois façades, digéra voluptueusement la niaise prétention de ces garennes à bourgeois, pareilles à toutes celles, hélas! dont s’enlaidit la ville depuis dix ans.
—Hein! quelle fortune... Dire que si elle m’avait écouté, avec un peu d’économie, elle en posséderait le double à l’heure actuelle!
A se frotter ainsi à la richesse de la veuve, à négocier et à administrer pour elle, les deux drôles se trouvèrent investis d’une audace incroyable.
Chacun, in petto, pensait que de tout cet argent il serait le légataire en un avenir prochain et ils acquéraient la confiance en soi, le contentement épanoui du gros bourgeois qui se sent une puissance sociale avec laquelle il n’y a pas à barguigner.