En sortant du mouillage paludéen où, suscité par la Loi pour escorter et surveiller l’esquif des riches, avaler les plus pitoyables épaves et dépecer les moribonds et les cadavres qu’on lui jette en pâture, l’huissier, le squale sans entrailles, présidait aux ébats de ses clercs, scombres de moindre importance et très souvent affamés, qui, eux, évoluaient parmi les bancs de paperasses et la mer des Sargasses des dossiers calamiteux; en sortant de ce mouillage méphytique, Boutorgne et Siemans, après avoir un instant tenu conseil, se mobilisèrent vers la Préfecture de Police.

Il s’agissait de savoir si un individu quel qu’il fût, se réclamant de n’importe quel mobile, fût-il vingt fois péremptoire et autant de fois légitime, avait le droit de venir faire du chichi, la nuit, et les armes à la main, chez une personne de la notoriété, de la richesse et du reluisant de Madame Truphot, veuve d’un maire de la rive gauche par surcroît. Celle-ci avait beau ne point vouloir de scandale, il n’en allait pas moins, si l’on se résignait au silence, de la dignité de tous ses commensaux, qui se trouvaient du même coup déshonorés. En utilisant, la veille, la rapidité de translation du zèbre et la fugacité des étoiles filantes, ils avaient cru la mieux servir qu’en versant dans un déplorable pugilat avec l’envahisseur. Donc on allait voir. S’ils avaient peu de propension à affronter les calottes, ils étaient des gens avisés à qui le dernier mot devait rester, puisqu’ils avaient répudié le rôle de pourfendeur pour se réclamer judicieusement, le lendemain, à tête reposée, de l’indiscutable légalité. Deux juges d’instruction, à qui fut passé un carton leur notifiant qu’on venait de la part de Madame Truphot, rentière et femme de lettres, et qu’on se réclamait de la mémoire de défunt le mari, ex-maire, ex-conseiller général de la Seine, se montrèrent dubitatifs et expectants, quoique animés de la meilleure volonté à leur adresse. La violation de domicile n’était pas très caractérisée. Honved, après tout, avait seulement usé de ruse pour pénétrer dans une maison où il avait fréquenté précédemment.

Il y avait bien le délit de port d’arme prohibée, mais aucun procès-verbal—au dire de ces Messieurs—n’avait été dressé. Bref, le parquet, en tout cas, ne pouvait rien faire avant d’être saisi d’une plainte régulière et encore cela regardait il le procureur de Versailles. Déconfits, les deux compères squameux retraversaient déjà mélancoliquement la Cour de Mai, et s’apprêtaient à franchir la grille dorée, lorsque, tout à coup, Boutorgne se frappant le front eut une idée: si on allait dénoncer Honved au Préfet de Police, comme ayant, le revolver au poing, enlevé de force sa malheureuse femme qui, lasse d’être maltraitée par lui, l’avait précédemment abandonnée, et avait trouvé asile dans une maison amie où on l’entourait de soins et d’égards? Insidieusement, on ajouterait que l’auteur dramatique était bien capable de s’être porté sur sa conjointe aux pires déterminations, qu’il avait quitté Suresnes en proférant des menaces de mort à son encontre et qu’il n’y aurait rien d’extraordinaire, étant d’ailleurs anarchiste et avec un tempérament comme le sien, à ce qu’il l’eût tuée à l’heure présente. Ils affirmeraient que, depuis la veille, personne n’avait rencontré Madame Honved, que l’appartement était clos, les persiennes fermées, et, comme inquiets de l’issue de cette aventure, tous deux s’étaient présentés chez lui vers midi, ils n’avaient pas reçu de réponse: Honved, depuis qu’il était rentré n’ouvrant à personne, au dire de la concierge. Ils ajouteraient cauteleusement qu’un souci d’humanité les guidait seul dans cette démarche, et que leur plus vif désir était de voir éviter un malheur, un drame que la police pourrait prévenir, s’il en était temps encore, en surveillant ce triste individu. La chose n’aurait aucune suite, mais l’enquête de police embêterait toujours Honved. D’ailleurs après avoir reçu la visite des inspecteurs il lui faudrait déménager, car quiconque a été l’objet d’une enquête du Parquet est un homme capable de tout, d’après la mentalité contemporaine. Les voisins le lui feraient bien voir. Siemans, enthousiasmé par l’ingéniosité de son compagnon, ne crut pas pouvoir lui marquer son admiration de façon plus probante qu’en lui décochant, en toute aménité, un coup de poing qui faillit lui luxer la clavicule. D’ailleurs, toutes les portes s’ouvraient devant le Belge qui, dans l’endroit, paraissait jouir d’une considération spéciale. Beaucoup de messieurs à mine torve, assis sur les banquettes d’antichambre, se levaient à son passage et le saluaient avec courtoisie. C’est en paonnant qu’ils doublèrent la ligne redoutable des huissiers, pour eux pleins de condescendance, et qu’en moins de dix minutes ils furent autorisés à embellir de leur personne le Cabinet de Monsieur Lépine, l’homme de la Bourse du Travail, comme Monsieur Thiers est l’homme de la rue Transnonain.

Une heure après, ils s’éployaient à la terrasse du café du Palais. Médéric Boutorgne avait racolé dans le lieu deux jeunes avocats chargés par lui, à l’avance, de défendre les intérêts de la veuve. Ceux-ci, saturés de respect, l’écoutaient parler d’une violation de domicile commise, à main-armée, la nuit, par un anarchiste. Et ils ouvraient d’énormes serviettes desquelles ils extrayaient, pour les brandir sous le nez du prosifère, une invraisemblable quantité de lettres élogieuses, à eux adressées par des clients dont ils avaient fait triompher la cause, à ce qu’il en paraissait.

—Le frère Prépucien, de la doctrine chrétienne, était convaincu de dix-sept attentats à la pudeur, parfaitement caractérisés. Je plaide la cause à Lorient. Acquitté.....

—Bellencontre, l’administrateur du journal socialiste, L’Eau du Jourdain, était poursuivi pour avoir soustrait 3.000 francs à la souscription en faveur des grévistes de Monceau, alors affamés. L’imbécile avait avoué et restitué. Je prends le dossier en mains et sauve son honneur. Acquitté.....

—Métivier, l’ex Premier-Président, à la retraite, et Directeur des mines de nickel du Pôle antarctique, avait volé au moins trois cent mille au fonds de réserve. Il fallait le sauver. On invente un caissier malversateur et nous marchons contre lui en l’accusant de faux et de détournements. Le bougre fait une belle défense et allait s’en tirer quand, plaidant partie civile, je l’anéantis... Condamné... Cinq ans de réclusion, comme Loizemant.

—Je suis collé avec la femme divorcée d’un substitut. Nous tenons ce dernier par un tas de sales histoires. Si le Parquet ne veut pas suivre sur la violation de domicile, nous ferons condamner votre homme à l’aide des lois scélérates ou bien encore pour pornographie. Puisque c’est un folliculaire anarchiste il a certainement dû exciter à quelque chose dans sa vie ou écrire des inconvenances. Son affaire est sûre. Trois mois au moins, je vous promets trois mois.....

A la verbosité pontifiante de Boutorgne et surtout à l’entrain dont Siemans faisait preuve pour réitérer les apéritifs, les deux avocats, poursuivant la conversation, purent se convaincre aisément qu’ils avaient réussi sans grande peine à installer la confortante certitude du triomphe dans l’esprit de leurs interlocuteurs.