La persistance dans mon entour—ce matin encore—de deux individus dont la qualité n’est pas suffisamment définie ou l’est par trop, et qui n’ont d’autres moyens d’existence que vos bontés, m’oblige à vous avertir que je viens de dilapider, ces derniers jours, toutes les réserves de patience sur lesquelles je faisais fond pour continuer à déférer plus longtemps au respect des hommes entretenus.

Ces plénipotentiaires, à qui vous devez vos meilleures inspirations et que vous avez pris l’habitude d’interposer dans toutes vos négociations, se sont plu, il y a déjà deux semaines, à sortir de la mutité en laquelle se trouve confinée leur espèce animale, pour verser en des intrigues de police, enquêter sur ma vie, et servir actuellement de connétables à une bande de maltôtiers dans le marasme, qui adhèrent à mes talons, avec une opiniâtreté digne d’un meilleur usage.

Qu’à Suresnes, ils s’aplatissent contre les murailles, versent incontinent dans une irréfrénable vésarde et courrent se réclamer de la maréchaussée, au seul surgissement devant eux de deux personnes non squamifères, qu’ils prenaient sans doute pour des mareyeurs, il n’y a point là de quoi me surprendre. On est Belge, écriturier sans travail, nationaliste et autre chose et, conséquemment, on se doit à ces différentes sortes de beautés.

Mais qu’ils se livrent eux... eux!!!!! à des investigations sur mon passé, dans lequel la plus irréfrénable lumière, le soleil le mieux déchaîné, ne ferait pas surgir la plus petite tache, que par surcroît ils déclarent à tous venants et vous fasse écrire—dans un libelle dont communication m’a été donnée—que vous ne m’aviez jamais vu avant le soir de Suresnes et que j’aurais l’intention de vous assassiner, voilà, je l’avoue, ce qui totalement m’éberlue.

Hélas! Madame, les nécessités de gagner ma vie, en écrivant des choses pour divertir les gens, m’ont fait asseoir deux ou trois fois à votre table, car on se documente comme on peut, et il me fallut, en ces occurrences et sans enthousiasme, je le confesse, profiter visuellement de la silhouette que vous profilez avec tant d’harmonie. Je me vis astreint, également, à bénéficier de vos discours, où bien en vain, on chercherait l’esprit, les propos pertinents d’une Créquy, d’une Dupin, ou de toute autre titulaire d’un Bostock à gens de lettres des siècles précédents. Quant à vouloir vous assassiner, grands dieux! pourquoi me livrerais-je à un tel carnage de votre personne? Je n’épouse, en aucune façon, soyez-en assurée, les affaires de votre entourage, pour vouloir, à ce point, précipiter l’ouverture de votre succession. D’accord avec mon ami Roumachol qui me servit de truchement, après m’être rendu compte du guet-apens que vous tendîtes à ma femme, j’eus seulement le dessein de la retirer sur l’heure de votre lararium infâme.

Que j’y aie mis quelque hâte et plus encore de brutalité; que je me sois présenté sans gants et sans civilité, après avoir oublié de vous décerner ainsi qu’à vos invités les salams prescrits par notre civilisation, que je me sois en un mot exonéré de toute excessive urbanité, je le reconnais, mais, oserai-je vous faire entrevoir que lorsque quelqu’un court le risque d’être asphyxié en quelques minutes par un gaz mortel, l’acide sulfureux, l’oxyde de carbone, par exemple, ou d’être foudroyé par l’acide prussique, on se débarrasse pour voler à son secours des vaines contorsions de la politesse, et que le rudoiement des bipèdes présents à la chose est sans grande importance. Or, pour moi, tel était le péril couru par ma femme, les vapeurs dégagées par les messieurs qui vous entouraient pouvant être assez exactement comparées aux émanations délétères ou au toxique que je viens de vous citer.

Sachez bien, Madame, que tous vos comportements me furent contés. Je n’ignore rien, pas même la scène saturée de pittoresque et d’imprévu où, paranymphe déplorable, vous entonniez l’épithalame en faveur d’un couple que je ne veux point nommer. Pour des cérémonies postérieures, j’oserai vous recommander les vers que Catulle décerne à Julie et à Manlius. Sans doute, ma femme était-elle destinée, elle aussi, à l’honneur de vous voir tenir sur sa tête le voile et les myrtes de l’hymen et devait-elle s’attendre à recevoir de vos mains augustes l’anneau de fiançailles qui la devait consacrer à Modeste Glaviot. Vouloir ainsi, à toute force, unir les autres, s’éjouir de la vue des amours voisines en ce qu’elles ont de plus secret dans leurs exhibitions, est un rôle fort difficile à faire accepter, malgré que notre époque pour les vésanies passionnelles soit bien tolérante. Ce rôle, le monde et les tribunaux lui assignent, à l’ordinaire, une épithète suffisante pour assagir les maîtresses de maison qui, dans les salons où s’étalent leur munificence et leur bien-dire, auraient quelques velléités de régenter autre chose que l’estomac et l’intellect de leurs commensaux.

Certes, j’étais bien décidé à ne point sortir de l’humeur paisible, en laquelle, à l’issue de la soirée qui nous occupe, je fus me cantonner, mais s’il me faut combattre à l’épuisette ou à l’épervier, vous m’y trouvez déterminé. Voyez comme j’étais bon prince. J’avais répudié l’idée de tirer vengeance de l’imputation portée, boulevard du Palais, par M. Médéric Boutorgne confédéré à M. Siemans, ce dernier nous accusant, Roumachol et moi, de nous être présentés devant eux armés d’un engin prohibé. Je n’avais voulu y voir qu’une tentative maladroite pour surajouter, aux bénéfices de leurs emplois respectifs, le menu salaire réservé aux indicateurs. Je pensais que la profession de M. Siemans est fort encombrée en France, et j’augurais qu’il faisait ainsi des efforts louables afin de se procurer un petit pécule pour le cas où le Gouvernement de la République ne croirait pas devoir priver plus longtemps S. M. Léopold d’un sujet aussi avantageux, et se verrait forcé de solliciter son «rapatriement

J’étais même plein de condescendance pour Monsieur Boutorgne—le nouveau Shakespeare comme l’a expertisé Paul Adam, à ce qu’il appert d’un papier à moi exhibé—qui cherchait ainsi sa voie et dans l’impossibilité purement momentanée, où il se trouva, sans doute, de recommencer Othello se mit soudainement à jouer la peur des coups, de Courteline, au naturel, puis, comme Cromwell, changea, quinze jours durant, de domicile, à chaque vesprée, afin qu’il fût moins facile de trouver le chemin de ses oreilles.

Vous voilà donc, Madame, fort à propos avertie. Vous voudrez bien, je pense, canaliser sur d’autres occupations les loisirs de ces Messieurs. Sans quoi, je me verrais, peut-être, dans l’obligation de porter le deuil parmi les habitants des grands fonds, de détériorer deux ou trois paires de branchies, ou bien d’appliquer sur les insectes de votre entourage un pyrèthre de coups de bâton, au risque de nuire pour toujours au brillant de leurs élytres: ce qui priverait le cours serein de votre existence de quelque agrément. J’aurai, cependant, la magnanimité, pour que votre esprit ne soit pas enchifrené d’un remords d’ingratitude, d’oublier que M. Médéric Boutorgne vint me trouver, un certain jour, de votre part, afin d’empêcher que le journal, aux destinées duquel je présidais alors, n’ébruitât le suicide de Monsieur votre mari qui ne sut point opposer jadis, à vos dérèglements, une âme d’artiste ou de dilettante souverainement dédaigneuse des négligeables contingences.