Veuillez croire, Madame, à tous les sentiments de rigueur en pareilles circonstances.
Honved.
P. S.—Les épîtres en langue brabançonne de M. Siemans seront, je dois vous en informer, fidèlement rendues au facteur et il me faudra, hélas! me priver aussi de vos autographes.
IX
Nil immundius hoc, nihiloque immundius illud...
La réplique à cette épistole ne se fit guère attendre. Bien que Boutorgne et Siemans eussent promis à la vieille de ne point user de représailles, Honved mesura, sans délai, l’étendue de leur crédit. Sa femme fut, dès le lendemain, arrêtée pour racolage par les deux agents des mœurs déguisés, l’un en tondeur de chiens, l’autre en marchand d’habits, qui la poursuivaient depuis l’histoire de Suresnes. La chose eut lieu comme la malheureuse se préparait à pénétrer dans la Bibliothèque Nationale, afin d’y faire quelques recherches et d’y draguer le document pour le compte de son mari. L’auteur dramatique, après une nuit d’indicibles angoisses et d’affres assassines passées à courir Paris à sa recherche, ne fut avisé qu’au matin, par un bref de la Préfecture. Il pensa devenir fou et ne put jamais s’expliquer par suite de quel inconcevable phénomène il n’avait pas, sur l’heure, strangulé le Commissaire divisionnaire chargé de lui présenter, pour cette gaffe déplorable, les excuses de M. le Préfet. Sans doute la chose fut imputable à sa prostration. Une campagne de presse fut amorcée qui demandait la révocation de M. Lépine, bien plus qualifié pour commander la garde Albanaise à Ildiz-Kiosk que la police à Paris, mais ce dernier, reprenant les aveux et les excuses de son sous-ordre, mentit avec son impudence coutumière, comme il devait le renouveler plus tard, du reste, pour l’affaire Forissier. Ce n’est qu’après quinze jours qu’il consentit enfin à avouer sa méprise. Mais il se vengea. A l’occasion de l’arrivée d’un roi à Paris, une perquisition fut pratiquée au domicile de Honved, anarchiste malthusien disait la cote de la préfecture. Ses papiers furent saisis et ses manuscrits à jamais raptés par les argousins du Boulevard du Palais. Il n’évita qu’à grand’peine les compas, les appareils photographiques et les immondes attouchements du kustchique Bertillon.
L’auteur dramatique, trop intelligent pour user ses forces à lutter ainsi sans espoir de réussite, dut se résigner. Il connut enfin qu’on ne s’attaque jamais impunément au mouchard et au souteneur, rois de la rue et rois de Paris.
Les jours qui suivirent furent sans agrément à Suresnes. La veuve, terrifiée par l’idée que Honved pouvait reprendre l’offensive, et consciente qu’il avait cette fois acquis le droit de la trucider, se barricadait dans sa villa transformée en citadelle. Des cadenas dignes de l’ancienne Bastille et une chaîne transversale, pour le moins aussi grosse que celle coupant jadis l’entrée des Dardanelles, rendaient maintenant sa porte inexpugnable. Boutorgne, muni de fonds à cet effet, avait râflé la moitié de la devanture de Gastinne Renette. Il veillait, mieux armé que le Klepte à l’œil noir. Une demi-douzaine de revolvers obstruant ses poches, un Hammerless toujours à la portée de sa main, le rendaient plus redoutable qu’une tourelle de cuirassé. Mais l’ennemi ne vint point. Et le prosifère dut renoncer à l’emploi des arquebuses et des proses laborieusement composées, des proses vitupérantes qu’il avait préparées pour le recevoir en beauté.