Le Belge s’était rendu invisible car le combat n’était décidément pas dans sa manière. Sans doute avait-il décidé de profiter de la chose pour s’offrir des vacances. Sa présence auprès de la Truphot n’était plus indispensable puisque le gendelettre s’était délégué lui-même à sa besogne accoutumée. Embossé à Montmartre, il ne sortait que le soir pour vaquer à ses besognes d’amour et à ses besognes d’affaires. Car Siemans avait le génie des entreprises. Il avait installé dans une arrière-cour un fond de revendeuse à la toilette qu’il administrait dans ses heures de loisir. Avec l’argent de sa maîtresse, il avait acquis à l’hôtel des Ventes, en s’affiliant à la bande noire, ce qu’il avait pu trouver de meubles fracassants et de mauvais goût, de dentelles chichiteuses, de fourrures affichantes et de bijoux pour Caraïbes, tout ce qui compose, en un mot, le luxe des filles galantes. Et, au fur et à mesure des besoins de ces dernières, gîtées dans son rayonnement, il les leur cédait au prix fort. Il tenait ses assises à la Nouvelle-Athènes.
C’est là que la chanteuse, la grue de Montmartre, allait le trouver quand le prurit du meuble venait à la travailler et lorsque l’amant sérieux, enfin déniché, lui permettait d’espérer le somptuaire et le harnais grâce auxquels elle pourrait hausser désormais le tarif de ses culbutes. Mais Siemans, homme d’ordre et d’économie, ne consentait à entrer en pourparlers qu’avec les femmes en qui il débusquait les mêmes qualités. A celles-ci, il faisait l’avance d’un mobilier complet et disparate, prêtait à la petite semaine. Sa prescience, sa sagacité étaient telles qu’il ne perdait jamais d’argent. Il faut dire qu’il avait soudoyé trois employés du contentieux, du service des renseignements de Dufayel, qui faisaient le quartier. Il possédait grâce à eux tout un jeu de fiches, soigneusement rangées dans deux grands classeurs, qui ne le laissaient prêter qu’à coup sûr. Les femmes du quartier Bréda, pour la plupart, s’adressaient au successeur de Crépin, achetaient chez lui à tempérament les indispensables frusques et quand les payements avaient été effectués régulièrement pendant plusieurs années, chaque mois, il n’y avait rien à craindre: on pouvait consentir le crédit. On avait alors affaire à des filles qui eussent été d’admirables ménagères, d’exemplaires épouses quant à la bonne administration du foyer. Lui, Siemans, leur fournissait le luxe hurleur, le mousseux, le clinquant, l’«objet d’art», tout ce qu’elles ne trouvaient point chez le Sardanapale du boulevard Barbès, chez le Poulpe qui suce le sang des pauvres, chez celui qui prit la main après le petit crétin réalisé par Madame du Gast en si peu de jours. Le Belge avait aussi mis des fonds dans un hôtel de passes merveilleusement situé près de quatre grands cafés de nuit et de deux petits théâtres. C’était une affaire hors ligne, ses capitaux lui rapportaient là, depuis vingt-quatre mois, plus de deux cent cinquante pour cent. Il fallait bien compenser de quelque manière que ce fût les manies de gaspillage de la Truphot. Et Siemans se gardait; il n’intervenait que dans les transactions de tout repos: jamais il n’avait consenti, à l’instar de tous ses collègues, à pratiquer le recel, comme on l’en avait sollicité maintes fois. Il tenait par dessus tout à rester un garçon propre.
Présentement il avait des ennuis. Une de ses clientes, une fille d’avenir qu’il avait meublée à crédit, venait d’être assassinée rue de la Rochefoucauld. Celle-là ne paraissait pas avoir été victime de l’assassin classique, de celui qui chourine l’hétaïre pour la voler. Elle ne faisait d’ordinaire ni les cafés, ni les music-halls, ni la rue, mais se contentait de passer deux fois par semaine, à la quatrième page du journal de M. Letellier, une annonce ainsi libellée: 19, rue de la Rochefoucauld, de 8 à 11, gymnastique hygiénique pour vieillards. Elle recevait beaucoup de monde: des officiers en bourgeois, des magistrats et, disait-on, jusqu’à des évêques en civil, de passage à Paris. Un matin on l’avait trouvée sur son lit dans une pose qui paraissait naturelle étant donné son métier: à genoux sur les courtines et la figure enfouie dans l’oreiller, sans aucune trace de sang. A y regarder de près, elle avait une balle de revolver de petit calibre à la base de la nuque, dans le cervelet. Rien n’avait été dérangé en la chambre; les bijoux et la recette de la journée, des réserves d’argent sous des piles de linge de l’armoire à glace, étaient intacts. Le meurtrier avait écarté soigneusement les cheveux—on voyait encore le sillon laissé par son doigt—pour trouver la profitable place où il devait appuyer le canon de l’arme à feu, et la femme avait dû croire à une caresse qui était dans le prix convenu. La malheureuse n’avait évidemment point souffert, avait dû seulement s’étonner, quand la mort pénétra dans son encéphale, de goûter une sensation aussi inédite, une secousse pareillement térébrante comme elle n’en éprouvait point d’ordinaire dans l’exercice de sa profession. Sans doute, c’était la première fois qu’elle ressentait quelque chose. La justice enquêtait sans pouvoir suivre aucune piste sérieuse. On se trouvait là devant l’œuvre d’un maître, devant le travail d’un artiste, d’un cérébral.
Le Belge était bien embêté. Depuis deux jours qu’il avait quitté Suresnes, il courait du Commissaire de Police au Parquet et rebondissait chez le propriétaire pour exhiber ses titres de propriété, des traites qui représentaient au moins dix fois la valeur de ce qu’il avait livré jadis à la fille galante. Il s’efforçait de récupérer les meubles le plus tôt possible, mais tout était sous scellés. Il n’était pas au bout de ses démarches et se répandait en anathèmes contre l’assassin. Cela le déroutait; il croyait avoir tout prévu pour éviter les désagréments. Et voilà qu’un scélérat anonyme compliquait ses affaires. C’était une leçon; désormais, à l’instar des négociants qui amortissent leur matériel en dix années, il majorerait ses prix du cinquième pour être garanti contre les risques d’assassinat encourus par ses clientes.
La Truphot inquiète sur le sort du Belge le réquisitionnait par dépêches mais il ne répondait point. Médéric Boutorgne, maintenant qu’il se croyait en droit de ne plus le redouter, puisqu’il avait mené si loin ses affaires, aurait eu bien besoin d’être relayé dans sa besogne, pourtant. Comme il pensait avoir interverti les rôles à jamais, il aurait volontiers, à son tour, accepté Siemans comme coadjuteur. Le camarade était vraiment mufle qui le laissait ainsi succomber à la tâche. Certes s’il avait été marié légitimement à la Truphot, il ne se serait pas fait faute de la servir à sa guise, dans la certitude de n’avoir plus rien à redouter. Mais il lui fallait présentement témoigner d’une continuelle effervescence amoureuse, conculquer des madrigaux et avoir toujours les lèvres en avant. Les dernières et récentes émotions de la vieille avaient fait lever en elle des appétits sans retenue. La prébende d’un ancien fermier-général n’eût pas rétribué la chose à sa valeur.
Un tempérament comme celui de la Truphot aurait été honoré dans la Grèce antique. Des foules en pèlerinage, des théories pérégrinantes d’artistes, seraient venues de loin pour accoster le miracle et s’ébaubir du phénomène. Bien que sa vénusté fût toujours relative et que ses grimaces de sexagénaire satyriaque eussent été pour décourager ceux qui placèrent l’éjouissement de la rétine au-dessus de tous les autres bienfaits de la vie, des poëtes sans nombre se seraient efforcés de trouver à la chose des explications ingénieuses. Eros et Cupido et Cotyto auraient été sommés sur l’heure de fournir le pourquoi d’une bienveillance et d’une protection si longanimes. Certes, les aëdes en gésine d’hexamètres n’auraient pas hésité à se porter garants, dans des odes infinies et en citant tout l’Olympe, que la Truphot, en sa jeunesse, avait été l’héroïne d’une aventure amoureuse ayant réussi à toucher les dieux. Et ceux-ci, par reconnaissance, lui continuaient le privilège de volupté bien après que la fonction eût été abolie. A Rome, sans doute, sa notoriété n’aurait pas été moindre, mais le changement des mœurs et la rareté de l’atticisme auraient bien pu l’y faire condamner, par un quelconque des derniers Césars, à gratifier le cirque de ses ébats, dans le ballet de Pasiphaë, dont parle Suétone. Il est vrai que, peut-être, le taureau n’aurait pas témoigné d’un bon vouloir équivalent à celui de Médéric Boutorgne.
Après tout, cette femme était enviable qui connaissait la pérennité du désir, et notre morale fausse incline seule à la blâmer. Le monde et la conscience abusive dont il se réclame valent-ils qu’on se prive d’une joie ou d’un agréable frisson? Un reste d’éducation imbécile, un substrat de préjugés tenaces et de niaises conventions nous font seuls blâmer ces choses. Si la Nature a décidé que certaines fibres, dans un individu en décrépitude, vibreraient jusqu’à l’anéantissement final, n’est-ce pas aller contre la Nature—le pire égarement d’après la Société—que de se soustraire aux dites vibrations? Et la Truphot n’eût-elle pas mis à jour une beauté héroïque si, au lieu de se cacher de son mieux, dédaignant à l’improviste l’hypocrisie bourgeoise, elle se fût tout à coup et sans contrainte offerte avec cynisme dans tout l’emportement de sa salacité déchaînée et splendissime? Elle était une force qui ne voulait point céder à la déchéance immuable des êtres, une révolte admirable de la Vie contre la Mort. Mais elle n’avait pas idée de cela, non plus que Siemans, Boutorgne et les autres qui, de leur mieux, sans l’assouvir jamais, lui notifiaient le plaisir d’amour. Ceux-là, après tout, étaient-ils excusables aussi. Il y a de si sales métiers dans la Société, qu’on ne peut pas dire que celui d’homme entretenu soit le plus abject. Ces derniers vivent de leur corps, mais donnent de la joie au moins à des individus de sexe contraire et parfois pareil. Parmi les hommes que révèrent leurs semblables, parmi ceux qui s’en vont munis de tous les profits ou de tous les honneurs civilisés, combien y en a-t-il dont la vie n’ait pas été vouée exclusivement à la pire malfaisance? Combien y en a-t-il qui exploitent autrui dans son corps ou dans son âme tout en lui faisant pleurer des larmes de sang, sans jamais lui valoir une consolation ou un apaisement quelconque? Oui combien sont-ils, parmi les enrichis, les parvenus, les glorioleux, les respectés, les puissants, ceux dont les comportements à l’arrière des décentes surfaces ne réhabiliteraient pas par comparaison les marlous de tout ordre? Avez-vous pensé déjà à ce que les façades muettes et sévères des maisons de Paris pouvaient recéler d’horrifiantes infamies, de crimes invisibles en une seule heure du jour ou de la nuit? Ah oui! si toute la ténèbre empoisonnée qui s’extravase, tous les pensers démoniaques, qui grouillent sous la calotte cranienne des meilleures bipèdes, des plus honnêtes gens, pouvaient être mis à jour, d’un seul coup, il y aurait de quoi suffoquer la Lumière et convaincre le Soleil de l’inanité de son effort, quand la Terre fait un pareil usage de la chaleur et de la vie qu’il lui dispense. Aussi lorsqu’on voit les Augures, les Oracles, les autocrates de tout acabit, les archevêques, les grands politiques, les «hommes du jour» et les philanthropes s’en aller les mains rouges de sang, ou la bouche poissée de purulents mensonges, astreints, pour conserver leur prestige, aux plus immondes turpitudes ou à la quotidienne prostitution, on n’a plus le courage d’en vouloir aux pauvres petits entretenus. Et nul, après avoir seulement un peu réfléchi, n’aurait le droit de haïr le Maquerellat, si celui-ci consentait à se tenir tranquille et n’estimait pas profitable à sa cause de promulguer une morale sous laquelle succombent les quelques gens de cœur qui s’obstinent bien inutilement à déambuler encore dans l’actuelle civilisation.
Maintenant, la veuve déclarait que toutes les avanies, tous les malheurs qu’elle venait d’endurer la rendaient lycanthrope. On n’était jamais rétribué que d’ingratitude ici-bas. Sa faiblesse, qu’elle payait cher, était de n’avoir pu traverser la vie toute seule. Mais était-ce une raison pour qu’on la fît souffrir ainsi? La méchanceté des hommes, leur bassesse d’âme lui avaient gâté tout son talent. D’abord son mari n’avait jamais consenti à ce qu’elle se livrât à la littérature. Et, désormais, alors qu’elle aurait pu profiter de ses dons, elle se sentait finie. Cependant, elle aurait pu écrire tout aussi bien qu’une autre, avoir du succès, si on n’avait pas empoisonné son âme. Ce n’était pas si difficile après tout de faire une œuvre intéressante. Elle était née pour chanter l’amour en des accents jusque-là inconnus. N’était-elle pas un Tibulle féminin, comme le lui avait assuré Péladan? Mais, présentement, elle commençait à apercevoir la misère et l’inutilité de tout effort. Ah! oui, elle avait bien besoin de consolations.
Boutorgne alors la remontait; il s’esclaffait, trouvait drôles et spirituelles les ordinaires pauvretés de sa conversation, se hâtant, du reste, de les noter. Puis, pour faire chorus, car il était dans sa nature de se mettre au diapason de tout le monde, il larmoyait sur son propre destin, pleurait dans le giron de la veuve. Il affirmait qu’il était à son tour poigné par une inexprimable mélancolie, une volonté de renoncement, un dégoût de tout; il se découvrait une âme à la Manfred. Oui, c’était çà une âme à la Manfred. Et il la pressait d’en finir, la suppliait de faire venir les actes pour la publication de leur prochain mariage. On s’en irait vivre à deux dans une Thébaïde, avec des fleurs, de vieux meubles qui disent les charmes désuets du passé, avec des livres, des poètes aimés; dans la douceur alanguie d’être ensemble on méditerait l’œuvre projetée, tout cela, sous un ciel gorgé d’azur, près de la mer amoureuse et lascive d’un golfe grec... non loin des fûts cannelés de rose d’un ancien temple hanté par les palombes, parmi l’harmonieux cantique, le prurit fervent de la terre d’Hellas exaltée par le Soleil et la Beauté. Une villa à Sunium! Pouvoir dater ses lettres de Sunium, y songeait-elle? Cela serait le noble exil de deux êtres qui réprouvent la laideur moderne, l’exode serein de deux cœurs trop délicats qui retournent enfin vers la glorieuse Consolatrice, vers la Grèce, toujours divine, vers la Mamelle sainte de Beauté et d’Harmonie. Mais la vieille hésitait, elle répondait par des phrases dilatoires. Rien ne pressait encore; dans un mois ou deux on verrait: à l’heure actuelle elle avait trop de soucis, trop d’affaires en suspens. Elle voulait pouvoir apporter à son cher Médéric une pensée libérée de toutes sollicitations secondaires. Et le gendelettre, afin de se consoler et de confirmer la veuve dans l’idée que jamais elle ne dénicherait un mari aussi bien doué que lui sous tous les rapports, témoignait d’une frénésie de jouvenceau que la vieille enfournait sans protester et, pour la Revue héliotrope, écrivait articles sur articles signés Camille de Louveciennes, imperturbablement. Dans le dernier, comme tous les crétins qui n’ont rien dans l’esprit, il avait dit la beauté de Venise, sur un mode à faire crever de jalousie Maurice Barrès lui-même et il projetait une exégèse des primitifs italiens à effacer Monsieur Huysmans.