D’un autre côté, la maison devenait à peu près intenable, car l’insurrection des bonnes n’avait été apaisée que pour un temps. Elles se levaient à onze heures, hurlaient dès qu’on leur commandait quelque chose, volaient comme des missionnaires, sans compter qu’il fallait leur donner la pièce à chaque instant devant leurs menaces éhontées. Elles s’autorisaient à des quolibets sur le gendelettre, ricanaient au nez de la vieille, et venaient même frapper à leur porte pendant la nuit en leur demandant, avec ironie, s’ils n’avaient besoin de rien. Le père Saça, lui, était toujours couché, le dos en forme d’hameçon, déclarant qu’il avait l’épine dorsale brisée en deux endroits, au moins. On devait le nourrir de poulet et de gelée de viande, car il n’acceptait plus d’autre aliment, l’abreuver de liqueurs et lui fournir de l’argent pour faire le piquet avec un vieil ami qui, tous les jours, venait le voir et partager les bons morceaux.

Aussi, un soir, désireux d’avoir enfin une journée de liberté, lui qui assumait tout seul la charge de la vieille et tenait tête au domestique, Boutorgne pria sa mère de lui dépêcher une lettre où elle l’informerait qu’elle était souffrante. Il reçut le télégramme libérateur, partit et vagua dans Montmartre, en quête d’un ami avec lequel on pourrait, le soir même, se livrer à une petite orgie. Siemans fut introuvable, rue Pigalle. Il avait des histoires avec les héritiers de la fille galante qui ne voulaient point reconnaître ses créances. Le gendelettre, alors, se décida à grimper la rue Lepic, encombrée à cette heure de la matinée par les marchandes au panier, harengères, vendeuses de lacets, négociants en cresson et petits camelots barrant les trottoirs pendant que les boutiques dégorgeaient, vomissaient des étalages de viandes, d’épiceries, de beurres, de volailles, aux tonalités et aux senteurs confondues. Les façades étroites des débitants crevaient de pléthore, semblaient éclater comme des ventres trop gonflés qui répandaient leurs intestins de légumes, leurs boyaux de charcuteries diverses, pendant que la rue tout entière clamait la gloire de la boustifaille. Des relents insidieux de fromages traînassaient, dominant la fadeur des quartiers de bœuf éventrés, d’un rouge brun, ou l’odeur pointue des éventaires de fruitiers. Une fourmilière humaine s’activait, flairant au travers de la voie déclive les denrées étalées, se ruant sur les mangeailles, grouillant, s’écartelant, se disloquant dans les rues voisines, toujours renforcée par des coulées adjacentes de ménagères ou d’hommes en pantoufles, porteurs de cabas.

Vue du terre-plein de la place Blanche, c’était une fresque extraordinaire, d’une vie énorme, un assaut gigantesque vers la joie de manger, une artère excessive, une aorte monstre, charroyant, le long de ses boutiques lie de vin, le sang et la nourriture de tout un coin de cité.

A l’angle de la rue de Maistre, un groupe de gens dessinait un cercle placide et amusé, d’où partaient des rires et des encouragements à une présumable bataille, car deux cannes s’enlevaient au-dessus des têtes, à l’intérieur du cercle, et retombaient rythmiquement. Le gendelettre s’approcha et, parvenu au premier rang des curieux, tout en jouant des coudes, sa stupéfaction fut profonde.

Sarigue et le comte de Fourcamadan se torgnolaient là, en tout loisir et toute sécurité, circonscrits d’une triple haie d’individus exhilarants et épanouis d’aise par ce spectacle toujours consolateur et très fréquent dans Montmartre.

—Le comte Gaspard de Fourcamadan est un escroc! vociférait Sarigue en présidant de son mieux à l’envolée et à la chute de son rotin sur les épaules armoriées.

—Cet homme sort du bagne, Andoche Sarigue est un assassin! piaillait le comte d’une voix de matou asexué.

Il avait la figure résillée de rouge, un œil déjà violet; les revers arrachés de son veston pendillaient lamentables, et il reculait, se sentant le moins fort, pendant que les boucles frisottantes de sa chevelure huilée de bardache napolitain lui coulaient sur le nez.

—Ah! ça personne ne viendra donc nous séparer, implora-t-il, en dardant sur l’entourage peu secourable des regards éperdus.

Le prosifère dut se précipiter entre eux. Mes chers amis, voyons? vous... un gentilhomme et un artiste se colleter ainsi comme des portefaix... Ah! non vous m’affligez..