Le comte de Fourcamadan s’était accroché à son bras tout heureux du secours imprévu.

—Vous m’emmenez, n’est-ce pas Boutorgne? Ah! oui vous m’emmenez, je vous conterai la chose...

Et il lui détailla toute l’affaire. Sarigue lui avait pris sa femme. Oh! cela n’était pas niable: il était cocu. Mais d’autres l’avaient été avant lui, et le seraient bien après. Puisque Molière, Napoléon et Hugo n’y avaient pas échappé il n’y avait aucun déshonneur à cela. Il s’en serait consolé facilement. Mais voilà, Sarigue l’avait fait jeter dehors par sa belle-mère laquelle trouvait enfin une aide et un point d’appui pour réussir cette combinaison qui lui souriait depuis longtemps déjà. Sarigue avait donc tenté cette randonnée non pas tant sur la personne de la comtesse que sur son avoir. Oui, ce qui l’avait séduit par dessus tout, c’étaient les 8.000 livres de rentes du ménage, la maigre provende dont on vivotait chichement. Lui, le comte n’avait que sa noblesse, son blason indéniable et son talent d’auteur dramatique qui, avant peu, bien sûr, finirait par conquérir les scènes du boulevard. On avait beau dire, trois de ses actes étaient reçus au Gymnase et il en avait quatre aussi d’acceptés au Vaudeville. Jadis les gentilshommes se faisaient verriers, lui avait préféré se faire écrivain dans l’espoir de reconstituer un jour, avec les droits d’auteur fabuleux, l’hoirie familiale dissipée par le feu comte, son père. Mais comme jusque-là, il n’avait pu apporter quoi que ce fût au ménage, sa belle-mère—qui n’était plus par les Boisrobert—sa belle-mère qui avait une âme de boutiquière sordide avait louché sur la rente mensuelle de deux cents francs dont Sarigue était détenteur. C’était toujours ça. Le père de celui-ci, huissier en Tunisie, avantageait, en effet, sa progéniture d’une pareille munificence et la mère de la comtesse, cette vieille harpie—qui n’était plus du tout sa cousine par les Montlignon, mais bien la veuve d’un marchand d’huiles de Béziers décédé dans la déconfiture—avait escompté l’héritage du recors tunisien qui devait revenir à Andoche Sarigue un jour ou l’autre. Bref, sa femme l’avait plaqué là, lui poussant, un beau soir, la porte au nez et le jetant sur le pavé avec ses hardes. Ah! il était frais, maintenant! A quarante ans passés, il fallait se refaire une situation. Et tout cela, pour avoir commis l’imprudence d’amener ce sale individu dîner une fois chez lui! Si encore il s’était contenté de la femme seule, cela pouvait aller, mais ce scélérat avait tout piraté: la matérielle, les rentes, la villa sur les bords de l’Oise. Il s’était installé en maître dans la place chaude et tous les jours, deux ou trois fois, contait le drame d’Algérie à sa belle-mère, une vieille liseuse de romans. Désormais, lui, le comte de Fourcamadan devrait retourner à sa vie de bohème, reprendre les expédients du passé, faire d’affreux métiers, car son actuel emploi de critique dramatique à l’Aurige de Montmartre ne le nourrissait pas. Il ne détenait plus qu’une ressource: le suicide, un homme de son rang ne pouvait consentir à déchoir deux fois.

Planté devant Boutorgne, il s’empara d’un de ses boutons, pendant que son poing droit, dardé en l’air, menaçait les dieux.

—Oui, mon cher, en un seul jour, j’ai perdu une femme, un enfant, une fortune et une maison de campagne..... tout ça pour avoir été trop confiant.....

Il se répandit encore en récriminations. Sarigue n’avait-il pas eu l’audace, le matin même, de lui dépêcher deux témoins: un pontife du journalisme et un tartinier de moindre encolure qui étaient venus lui demander, au saut du lit, une réparation par les armes. Le comte de Fourcamadan, qui cousinait avec les Montmorency, ne pouvait pas croiser le fer avec un homme qui avait fait cinq ans de bagne et se trouvait par cela même disqualifié. Non, lui portait une fleur de lys, en verrouil, dans son blason, l’autre la portait sur l’épaule. C’était ce qui les différenciait. Il avait eu beau l’expliquer aux seconds de Sarigue, ceux-ci s’étaient emportés. Le pontife, à qui son altitude imposait la retenue dans le discours, avait fait un signe à son compagnon:

—Je vous donne licence de qualifier ce Monsieur comme il le mérite, avait-il proféré; et l’autre l’avait alors traité de lâche, lui disant qu’il était comte «comme ses pieds», et que sa mère avait dû le procréer d’un marmiton, derrière une porte, un soir d’orage. Sa femme de ménage, appelée à la rescousse, en désespoir de cause, les avait expulsés à coups de tisonnier, et deux heures après, alors qu’il sortait pour porter sa copie à son petit canard, l’amant de sa femme lui était tombé sur le dos, la canne haute. Il allait porter plainte et le faire renvoyer à Cayenne. Cela ne traînerait point.

Le noble comte ne mentait pas, le rapt de sa femme par Sarigue avait bien été condimenté d’un cartel inattendu. Car c’est un fait à noter, un trait précieux des mœurs contemporaines: les marlous bourgeois ne lésinent jamais sur le point d’honneur. Ils s’envoient réciproquement des témoins à tour de bras, se hâtant, du reste, de se modeler ainsi sur leurs collègues du boulevard extérieur. Ceux-ci vident leurs querelles au couteau, illuminent leurs écailles de l’éclair du surin, sont très chatouilleux sur les atteintes portées à leur lustre individuel et font tête au sergot en la suprême défense du sanglier coiffé par les chiens, qui joue du boutoir en toute beauté. Aussi leurs confrères en chapeau de soie se sont-ils empressés de ne point laisser tomber en désuétude les coutumes de la Tribu. Dans Paris, du matin au soir, circulent des Messieurs très bien qui vont portant le défi de leurs commettants ichtyoïdes. Depuis l’entretenu légal, celui qui a épousé la fille du tripier de Chicago, la milliardaire américaine, celui qui restitue les fastes du passé et traite les rois de passage comme Fouquet traitait Louis XIV: M. Boni de Castellane, par exemple, jusqu’au plus petit maqueraillon qui se respecte, tous ne barguignent pas sur l’offense et pratiquent Chateauvillard sans omission. Il est à présumer que Gastinne Renette et les salles d’escrime pourraient fermer boutique du jour au lendemain s’ils n’étaient point assurés de cette indéfective clientèle.

Boutorgne en soutenant de son mieux l’aristocrate contondu, l’introduisait chez un pharmacien où il pourrait se faire retaper, rechampir de bandelettes et de sparadrap pour, ensuite, circuler décemment dans l’apparence d’un Monsieur qui vient d’être victime d’un accident d’automobile.

—N’est-ce pas, très cher, pour tout le monde c’est un accident de voiturette, avait prié le comte, et le gendelettre en était tombé d’accord. Sur le seuil du potard, le prosifère se retourna, pour voir ce qu’était devenu Sarigue. Celui-ci était resté entouré de trois ou quatre autochtones de Montmartre, qui le complimentaient sans doute sur sa vaillance et recevaient de sa bouche le détail et le commentaire de ses exploits. Mais quand il vit Boutorgne et Fourcamadan engagés dans l’emporium à bocaux, il fit demi-tour brusquement, prit le pas de course et fila par le haut de la rue Lepic, dans la direction de son domicile, comme si, désormais, il n’avait plus un seul instant à perdre. L’amant de la Truphot alla poser alors une main protectrice et amie sur l’épaule du comte, dont un commis, armé d’une sorte de coquetier et d’une petite éponge, lotionnait les orbites.