Au café de l’Aiglon—un des centres les plus actifs du putanat montmartrois—où tous deux accostèrent peu après, Boutorgne proposa une petite débauche pour le soir; justement il était en fonds. Le comte n’aurait qu’à se coiffer d’une casquette anglaise, à endosser un cache-poussière que l’on irait quérir chez un sien ami chauffeur demeurant tout près, et il passerait aux yeux de tous pour une intéressante victime du sport. Fourcamadan paraissait enchanté. La perspective de se riboter avec des grues lui faisait oublier tous ses récents désastres. C’est cela, on prendrait au passage deux acteuses d’un théâtre de la rue Blanche à qui—cela tombait bien—il avait promis un coup d’encensoir dans son papier et on soupaillerait de compagnie. Mais, s’étant enquis si Boutorgne comptait, après la fête, s’expédier à Suresnes et ayant reçu une réponse négative, le noble comte réfléchit une minute, fronça le front comme pour donner plus d’acuité à ses concepts et changea d’avis tout à coup. Il avait trop présumé de ses forces, dit-il. Voilà qu’il se sentait envahi par une migraine à faire éclater le couvercle de son crâne, un mal de tête furibond, résultat de ses émotions du jour. Et puis, il était tout moulu, courbaturé atrocement. Il n’éprouvait aucune honte à le confesser: il n’était point fait pour les pugilats. Le matin du jour où, en duel, il avait reçu dans la cuisse la balle du prince Murat, ce qui était une blessure noble, on lui aurait demandé de faire la fête, le soir, qu’il aurait marché. Mais aujourd’hui, il était écœuré par l’odieux de ces procédés de coltineur. Il préférait rentrer, oui, se mettre à la diète et demain après deux bons massages, il n’y paraîtrait plus.

Boutorgne dut le quitter après qu’il eût plusieurs fois consulté sa montre et requis un indicateur: un train qu’il lui fallait prendre à la fin de la semaine, expliqua-t-il. Et le prosifère décida de rejoindre Irma, une vieille connaissance du quartier latin, une fille énorme, à la fressure toujours en émoi, qui pour moins d’un louis, vous précipitait, une nuit durant, en des spasmes avantageux et de la meilleure qualité.


X

Débarqué à Suresnes, le lendemain, sur les deux heures de l’après-midi, Médéric Boutorgne précipitait le pas de ses petites jambes car il était porteur de nouvelles affriolantes qui devaient, à son sens, faire escalader à la veuve les différents échelons de l’allégresse. D’abord, le dernier Camille de Louveciennes, de la Revue héliotrope, avait été reproduit, in extenso, avec des commentaires laudatifs, par les Cahiers helvètes, un fascicule de Lausanne dont le secrétaire de rédaction était un ami à lui. C’était un article sur les primitifs flamands du Louvre, réfléchis par son propre entendement, par le miroir de son âme, après que la Truphot, au préalable, eût fait circuler ses dires à travers les provinces radieuses de son esthétique personnelle. Car la vieille avait des idées, beaucoup de concepts avantageux sur la peinture en particulier. Elle détenait des aperçus qui eussent fait passer Joris Karl pour un sacristain wallon, rien qu’à la confrontation avec les verdicts de ce dernier; elle donnait aussi l’envol à des théories que le sar Péladan n’eût pas répudiées pour se faire honneur dans les salons où l’on calamistre le cinède. Puis, Médéric Boutorgne serrait contre son cœur un précieux papier, une lettre bizarre reçue le matin même qui, si elle n’était pas une pure fumisterie, promettait quelque chose d’invraisemblable, un spectacle d’un haut ragoût pour quiconque, comme lui, faisait partie des Lettres françaises. On se rendrait à l’invitation formulée en cette épître avec la Truphot. Comme tout arrive dans le monde de la Littérature, surtout les faits du plus pur maboulisme, on pouvait—d’après le contenu de l’épistole et la personne du signataire—conjecturer ce qu’il y avait de plus formidable dans l’insolite et l’imprévu.

Il se fit reconnaître, à la porte, en prononçant à trois ou quatre reprises les paroles cabalistiques destinées à lui valoir l’accès de la maison, car la veuve, toujours embastionnée, avait institué tout un jeu de formules convenues afin que l’aventure de l’autre soir ne se renouvelât pas. Parvenu en trois sauts jusqu’à la salle à manger, le gendelettre, tout à coup, recula d’un pas et resta bouche bée, anéanti, comme si un aérolithe venait soudainement de choir à ses pieds.

Devant un petit guéridon poussé contre la table non desservie encore et qu’encombraient les reliefs du déjeuner, la veuve, Justine, la femme de chambre, Sarigue et le comte de Fourcamadan faisaient tranquillement un petit poker à quarante sous de relance.

—Cent sous et deux francs de mieux, disait l’Africain à l’homme blasonné..... un carré de rois, rien que ça... votre full aux valets est comme les pièces de Jules Lemaître, ou la parole d’honneur de Truculor, il ne vaut rien... j’empoche.

—Et moi qui avais un brelan d’as; bien sûr je me serais déshabillée dessus, déclarait la Truphot, par manière de parler, sans que ses partenaires parussent sursauter d’effroi à l’audition d’une telle menace.