—Quoi?... c’est moi qui le suis et, contrairement aux proverbes qui, décidément, sont la sagesse des imbéciles, c’est lui qui a la veine. Non, mais, vous n’allez pas nous regarder comme ça, avec des yeux grands comme des plaques tournantes, continuait le comte qui, cette fois, interpellait Boutorgne à qui l’émotion venait de retirer l’usage de la parole, comme le jour du dîner où il devait emporter de haute lutte l’amour de Madame Honved.

La veuve perdait douze louis que Sarigue et Fourcamadan empochaient par part à peu près égale.

—Ils ont couché avec elle... ils ont couché avec elle... se désespérait in petto le malheureux prosifère se rappelant tout à coup la fuite de Sarigue la veille, dans le haut de la rue Lepic, et le manège du comte refusant sa petite noce dès qu’il l’eût assuré qu’il ne devait pas rentrer le soir même à Suresnes.

—Je suis frit... c’est sûr... Mais voyons, Fourcamadan n’est parti que le second; il a dû être distancé.

Sarigue l’inquiétait peu quoique très redoutable dans les choses d’amour. Mais il devait épouser la comtesse après divorce et avait été fiancé par la veuve. Avec lui rien de durable n’était à craindre. Il ne devait avoir comme but que de soutirer quelque somme. Le péril, c’était l’autre qui se trouvait sur le pavé maintenant et n’avait plus d’autre ressource que de placer son titre à nouveau. Si la veuve s’excitait sur les armoiries, il n’y avait pas à dire, il était fichu, lui. Tant d’efforts, tant de sales besognes acceptées et réalisées pour rien... Ah! c’était bien là sa chance coutumière.

Le comte ajustait présentement sur lui un visage d’un effroyable coloris; ses deux orbites tuméfiées, d’un violet exaspéré se nuançaient du savant dégradé des couchers de soleil; des cercles concentriques de rose et de bleu sombre rayonnaient jusqu’au milieu des joues recouvertes, elles aussi, par les torgnoles de la veille, d’une frottée de pastels tenaces et polychromes. Le nez, au centre de sa petite face chafouine, deux fois grosse comme le poing à peine, se boursouflait sous une pourpre vineuse, et la lèvre inférieure se gonflait, d’un rouge sale, tel un bourrelet de porte-fenêtre mal essuyé.

Et puis il avait eu l’idée, plusieurs jours auparavant, de laisser pousser sa barbe, une barbe qui était maintenant d’un noir sans entrain, piquetée de blanc et qu’on aurait pu utiliser assez pratiquement déjà comme brosse à décrotter, étant donnée son inéduquable rugosité.

Evidemment, avec un pareil extérieur, peu susceptible de déchaîner les frénésies, il n’avait pu embarquer dans la couche de la Truphot, diagnostiquait Boutorgne pour se conforter. Fourcamadan riait d’ailleurs, s’avérait au mieux désormais avec son agresseur de la veille qu’il tutoyait même par instants, réconcilié sans doute par quelque flibusterie réalisée en commun. Le larcin de la femme, de la fortune et de la maison de campagne paraissait avoir été amnistié par lui, déjà. En gentilhomme qui sait vivre, il ne le chicanerait plus dorénavant à propos de pareilles misères. Il avait été le moins fort, et pour une fois le moins roué. Il acceptait l’ukase de la Fortune, en patricien qui ne récrimine pas inutilement.

Médéric Boutorgne, toujours sans voix, conservait l’apparence d’un malheureux inopinément statufié. Il expirait de petits soupirs d’angoisse et n’arrivait pas à proférer la moindre phrase. Cet homme-là, certainement, était né stupéfié; il avait l’ébahissement congénital. Malgré tout, en cette minute encore, il se trouvait plus de savoir-faire qu’aux camarades et ne doutait point de l’issue du tournoi. Sa campagne antérieure—d’une scélératesse si niaise—lui apparaissait comme une petite merveille de rouerie compliquée. On verrait bien qui l’emporterait en définitive.