—Ah! vous pouvez le dire, Madame, c’est une riche brute, répondait Cyrille Esghourde, avec un toupet monstre, après s’être précipité dans les bras de Médéric Boutorgne, et comme ce dernier achevait les réciproques présentations. Imaginez-vous que j’étais en pourparlers avec lui pour me faire conduire dans un village de l’extrême-montagne, où, au lever du jour, on peut chasser le gypaëte à l’affût... Je lui offrais un louis pour deux heures d’ascension: 1800 mètres d’altitude quoi, et voilà comment ce pacant ivre m’a répondu. Mais je vais déposer une plainte, vous avez tous été témoins... cela ne se passera pas comme ça... Ah! fichtre et ma chatte, avez-vous vu ma chatte... Aphrodite... Aphrodite... ici... mimi...
Deux cireurs de bottes ambulants étaient accourus, et sous la manœuvre diligente de la brosse, qui le nimba d’un nuage de sternutatoire poussière, Cyrille Esghourde redevint présentable en quelques minutes. Avec un peu d’arnica, comme le lui conseillait la Truphot, la bosse qu’il portait au front se résorberait très vite. C’était l’affaire de deux jours. Siemans revenait avec l’angora, Aphrodite, qu’il avait trouvée blottie dans un angle de porte, dix pas plus loin, et miaulant désespérément. On emmenait dîner Cyrille Esghourde, à la pension de famille, et, tout en marchant, il conta qu’il était sorti dans l’intention d’aller donner à un ami la chatte qu’il avait emmenée de Paris pour ne pas la laisser, durant son absence, aux soins de mains mercenaires qui lui avaient fait crever, l’année précédente, un chat de Siam, pure merveille. Sur sa route, il avait rencontré le contondant muletier. Sa chatte était merveilleuse de beauté, mais elle était enragée d’amour, continuellement sous l’influence de son sexe, disait-il, et comme il répugnait à la laisser se mésallier avec les matous d’alentour, il en était réduit à la confiner chez lui. Aphrodite, alors, cassait tout, arrachait les rideaux, transformait les tentures en vermicelle, et, par ses plaintes vrillantes, ameutait les voisins. La veille, même, elle lui avait déchiré tout le plan de son futur roman, l’Ephèbe-dieu, un embryon de manuscrit d’une dizaine de pages, qu’il aurait la plus grande peine à reconstituer. Il ne voulait plus risquer pareille avanie. La Truphot, séduite, sollicita la bête.
—Elle serait très bien soignée; il pouvait en être sûr; elle adorait les animaux, et Aphrodite ferait, sans nul doute, le meilleur ménage avec Nénette, Spot et Sapho qui, d’ailleurs, lui témoignaient déjà de l’amitié, car ils donnaient l’assaut aux jupes de la vieille femme pour flairer, de plus près et avec des frétillements, la fragrance sexuelle de leur nouvelle camarade.
—Je n’osais point vous l’offrir, madame, acquiesça Cyrille Esghourde, mais je ne peux vraiment souhaiter meilleur destin pour la pauvre compagne de ma solitude. Puis, dans un besoin d’informer l’assistance de sa nature «artiste», il ajouta:
—Jusqu’ici j’adorais les chats, le sonnet de Baudelaire m’avait emballé, car j’aime à me conformer aux opinions littéraires les plus en faveur, je le confesse. J’en possédais toujours deux ou trois chez moi, mais depuis quelque temps je trouve que ces animaux de perversion sont un peu surfaits! Ils copulent avec platitude, odorent désagréablement, et n’ont rien des adorables complications humaines. Or la complication est la condition une, essentielle, de l’amour des raffinés. A l’heure présente, je me demande comment le poète des divines névroses a pu s’éprendre de ces félins sans détraquement, qui aiment et caressent à la façon des portefaix ou des chefs de bureau. Comment a-t-il osé son fameux sonnet, lui, l’immortel satanique, comment n’a-t-il pas rougi de ces vers, d’ailleurs insanes? Souvenez-vous:
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également en leur mûre saison
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison...
—Est-ce que «les amoureux fervents» ne sont pas ridicules dans leur mûre saison? triompha-t-il finalement.
La Truphot eut envie de cingler l’autre d’une aigre réplique. A voir Boutorgne se dresser déjà sur ses mollets étiques d’homuncule, elle perçut que celui-ci se déclarait tout prêt à accourir à la rescousse, à venir renforcer sa controverse, et à démontrer péremptoirement que les «amoureux fervents», n’étaient jamais ridicules quelle que fût leur indécente longévité. Mais un besoin de savoir la refréna. Que voulait donc dire Cyrille Esghourde avec ses «adorables complications humaines»? Serait-il, lui, en possession d’un nouveau mode d’aimer? Ce diable de petit homme aurait-il inventé un nouveau péché pour pimenter et rénover un peu les frottements de l’homme et de la femme? Aurait-il, d’un seul élan, d’un seul coup de sa tête circonflexe, culbuté le «mur» qui défend de s’évader, de s’éloigner des voluptés archi-connues?
Alors comme le gendelettre, le Matulu cabossé marchait entre Médéric Boutorgne et Siemans, elle fit un crochet brusque, puis, l’œil brasillant, vint le frôler, cheminant désormais à son côté, dans l’espoir, sans doute, d’une profitable initiation.
Hélas! la veuve errait lamentablement dans ses inductions sans acuité. Si Esghourde avait été, comme elle, un possédé de l’amour congru, Médéric Boutorgne se serait bien gardé de le prier à dîner pour compliquer encore un peu ses affaires qui n’allaient pas au mieux.