L’ami du prosifère poussait à un trop haut degré le respect de soi pour se conformer à la norme amoureuse et requérir le petit spasme à l’égal de son père, par exemple. Il n’avait pas l’esprit d’imitation et de plagiat poussé à ce point. Ses œuvres le prouvaient. Au temps de son éphébat, comme Perse à l’entrée de Suburre, il s’était trouvé placé à l’entrée des deux chemins de la vie. Seulement, à l’encontre de l’auteur des Satires, il avait dédaigné le Portique, pour aiguiller sur le... gros raifort, dont parle Aristophane.
Cyrille Esghourde était l’auteur de trois livres: Mémé, Joël et l’Antinoüs, à l’aide desquels il s’était situé dans la littérature comme le chantre opiniâtre de la Sodomie. C’était le Barde des Bardaches. Catholique pratiquant, élevé chez les Jésuites, comme il prenait le soin d’en avertir ses lecteurs, il s’endeuillait ponctuellement, pendant cinquante pages au moins, au début de chacun de ses livres, à l’idée que la République attentait à la sérénité de «ses doux maîtres», molestait les fils vireux de Loyola, qui enseignent à la jeunesse, en surplus des mathématiques et des «colles» pour Saint-Cyr, les façons d’aimer d’Elagabale Antoninus. A ses dires, la plupart de ses camarades, de ses labadens, élevés comme lui sous le mancenillier de la Jésuitière, s’étaient trouvés investis, à son égal, à l’approche de la puberté, par ce delirium indéfectible, auquel préside placidement, dans les dortoirs pieux, un Christ bénévole, dont la seule fonction et l’unique récréation, ici-bas, paraissent être, tantôt dans les dites chambrées, tantôt dans les alcôves bourgeoises, d’assister en parfait voyeur aux ébats et aux soubresauts de ses créatures tout en les bonifiant de son effigie. Donc, en sortant de chez les Pères—il nous faut bien croire ce qu’il raconte lui-même—Cyrille Esghourde s’était trouvé stigmatisé pour toujours de ce travers qui devait le condamner à passer la plus grande partie de sa vie, inclus, les pommettes congestionnées et les phalanges exacerbées, dans les urinoirs, dans les théières de l’Agora. A peine émancipé, il s’était mis à télescoper des gitons, à se coaguler, à s’agglutiner à tous les ascyltes fomentés rue des Postes, sans dédaigner toutefois ceux que mensure M. Bertillon, à circuler en un mot, à travers ces alléchants individus avec la vitesse et la furia du Métropolitain dans son tunnel. Au bout de quelques mois de ces exercices, il pouvait traverser le cinède le plus coriace avec le même brio qu’un clown traverse un cerceau de papier. C’est ce qu’on peut appeler le sport ciné... détique. Aussi, s’était-il empressé de dénicher un éditeur pour détailler au public, par le menu, les exploits les plus notables de son éréthisme d’inverti.
Dès qu’il avait amassé quelques sous à perpétrer des marchés avantageux pour le compte d’un marchand de charbons en gros où il était préposé à la place et au Grand-Livre, Cyrille Esghourde sollicitait un congé et, ayant par surcroît soutiré quelque argent à son libraire ou à ses auteurs—de petits rentiers—il se précipitait en Espagne ou en Italie pour y retrouver ses amis, les valets de cuadrilla ou les voyous du Transtévère, les cioccari, les modèles pouillasseux de la Trinita del Monti, les Birrichini, qui ont toujours la roupie aux fesses et, pour une pièce de billon, vendent des violettes ou bien leur croupe au voyageur, au forestiere dilettante.
A Paris, où abondent les Philistins, comme il disait, il modérait ses exploits, adoptait volontiers une attitude cafarde, la joue facilement rougissante et l’œil baissé, et, comme des mésaventures lui étaient survenues—le bruit courait qu’un jour il avait fallu requérir les pompiers pour retirer un zouave disparu dans sa personne—il préférait de beaucoup s’ébattre de l’autre côté des Pyrénées ou des Alpes, où, paraît-il, le culte de la Beauté n’est pas encore aboli, tant s’en faut. A chaque ligne de ses écrits, en effet, Cyrille Esghourde, élégiaque, se réclamait de la Beauté, la Beauté morte avec l’Hellas! sanglotait-il infatigablement, car il n’avait, celui-là encore, retenu de la Grèce que l’endémique pédérastie. C’était l’André Chénier de l’arrière-train.
Pauvre Beauté, que de solécismes, de turpitudes et d’abjections on commet en ton nom! Hélas! si vous interrogez tous les imbéciles qui s’en vont barrissant, à propos de n’importe quoi, ce mot de Beauté, si vous leur demandez ce qu’ils entendent par lui, au juste, vous en trouverez les cinq sixièmes qui exciperont de sanies équivalentes à celle de Cyrille Esghourde. De temps en temps, d’âge en âge, un mot qui ne renferme rien, un mot vide de sens, mais à l’aide duquel on excuse tout, un mot que répètent éperdument tous les hommes, se met en devoir d’hystérier ferme le bétail réputé pensant.
Il n’y a pas longtemps encore, c’était le mot de Dieu qui a abouti à supprimer l’intelligence du monde pendant plus de quatre-vingts siècles. Depuis que ce vocable diffamé a perdu son crédit, et qu’il n’impressionne plus que les catins sur le retour et les généraux de division, celui d’honneur, entendu au sens bourgeois, prit la suite pour commettre les mêmes méfaits; puis un suivant, puisé dans l’antique, se hâta de prendre la main. C’est celui de Beauté, terme sidérant, à quoi se reconnaissent les pseudo-artistes, mot qui nous assassine, et grâce auquel le crétin le plus oblitéré arbore des yeux chavirés d’aise, et s’autorise à tout faire, pendant que la compacte multitude de ses semblables rugit autour de lui: ô Beauté! Vivre en Beauté! Agir en Beauté! Tout pour la Beauté! Car l’Humanité est impuissante à tirer parti de son périple, à se libérer de sa gangue de sottise. Lassée de ses hochets de vieillesse, elle retourne aux excrétions de l’enfance, aux tétines flétries dont l’allaita le Paganisme. Sommez un peu tous ces bipèdes enragés, qui délirent en cette extravagance, de définir la Beauté. Ils ne savent pas du tout ce qu’ils doivent entendre par ce son articulé, mais ils le meugleront sans trêve, jusqu’à ce qu’ils soient tombés sur le sol, sans connaissance, comme les Convulsionnaires de Saint-Médard.
Les poètes les mieux inspirés ont cassé leur viole à vouloir nous en élaborer une définition acceptable.
Je trône dans l’azur comme un sphynx incompris
J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
profère sans rire le plus goûté des ébarbeurs d’hexamètres contemporains. Et voilà pourtant de quoi les éphémères sont amoureux à l’heure présente; ils se déclarent ravagés, par ce hiératisme de catalepsie, par cette Entité, cette Divinité mal définie—que le poète lui-même n’a pu formuler—et qui, à l’exemple de la métaphysique et de toutes les théogonies, n’est jamais tombée sous leur entendement. La Beauté, comme les Grecs l’ont enseigné et comme les contemporains l’ont promulgué, n’est pas ce qui recrée et enchante la prunelle humaine ou bien fait se dérouler dans l’intelligence une fugace et agréable vision. La Beauté est ce qui éjouirait l’œil et apaiserait en même temps l’esprit. Or ce qui pourrait réunir de façon réelle ces deux conditions simultanées, n’existe pas sur terre ni dans aucun des espaces cosmiques. La gladiature qui était une chose merveilleuse pour l’œil, qui mettait en valeur le courage et l’habileté dans le combat, et exerçait ainsi une sorte de fascination morale, la gladiature n’était en soi qu’un spectacle de laideur et d’épouvante puisqu’il était pour affoler la conscience du juste en pouvoir de raisonner et de résister au choc premier des abusives sensations. Celui-là s’inscrivait déjà contre l’opinion de son temps, or qu’est-ce que c’est que la Beauté sinon un mode du goût accepté et transitoire? Le sage des siècles à venir pensera de notre Esthétique ce que le juste du temps de Galba pensait de la gladiature, de la beauté admise, et ainsi de suite à travers les âges. La Vénus de Milo perd sa grâce, et devient ridicule si l’on découvre qu’elle n’est après tout que la représentation corporelle d’une femme, d’une Pougy de son temps, en qui prospéraient probablement les strychnines de sottise communes à la quasi-totalité de son sexe. Les planètes, les étoiles, elles-mêmes, s’exhibent hideuses et réprouvables si l’on spécule que les unes et les autres rendent possibles d’affreux drames semblables à ceux d’ici-bas. Et l’harmonie et l’équilibre du monde, eux aussi,—les superlatifs de la Beauté pourtant—ne sont en somme que la parfaite et exécrable architectonie de la Douleur. Aussi, périsse la Beauté pourvu qu’advienne la Justice!
Les surfaces et les extériorités sembleraient donc avoir fait leur temps. Mais le pouvoir quasi-hypnotique qu’exerce sur les hommes le captieux éclat de quelques apparences n’est pas près de s’abolir encore. La chose a été voulue, décrétée par la Nature qui se trouvait bien dans la nécessité d’offrir quelque pâtée à ses créatures, qui se voyait dans l’obligation de les amuser, de les empêcher d’analyser, de détourner leur attention de la vérité profonde, de les appeauter, en un mot, afin que n’éclatât pas, dans son entier épanouissement, toute l’infamie du Monde. La grande scélérate, qui a tout créé et tout édifié, ne faisait pas grand cas de l’intelligence humaine, et elle n’a pas pris la peine de diversifier outre mesure ses moyens de domestication ou ses procédés de mensonge. Des règles et des travers à peu près identiques régissent et dupent toutes les espèces animales. La mentalité des bipèdes qui pantèlent à l’infini, sur ce qu’ils nomment grotesquement le Beau, n’est pas différente de celle des phalènes ou des cétoines qui viennent palpiter aux lampes des soirs d’été, ou qu’un rais de lumière culbute dans les dernières limites de l’épilepsie voluptueuse—leur corselet est moins coruscant, voilà tout.