Le Christianisme a empoisonné la terre d’idiots qui se sont conglomérés pour, disent-ils, vivre dans la parfaite mysticité et adorer Dieu dans le silence des cloîtres. La Beauté a fait de même: elle a suscité des milliers d’acéphales prétendus inspirés et mystagogues, eux aussi, qui fondent des Cénacles, des Écoles d’Esthétique, vivent dans la contemplation platonique d’une abstraction sans aucune réalité subjective ni objective, et jurent, avec des gestes de Corybantes qu’ils en sont les Grands-Prêtres. Certains prédestinés ont, il est vrai, réalisé de-ci, de-là, des tours de force dans les œuvres de la couleur ou du ciseau. Qu’est-ce que cela prouve? Est-ce que l’art, après tout, n’est pas un vain hochet avec lequel l’homme s’amuse, croyant endormir sa douleur et alentir sa détresse? Est-ce que ce n’est pas le palliatif ridicule à la hideur de tout, hideur qui, à la longue et sans lui, serait insupportable et induirait l’humanité, peu à peu, à la seule solution logique: celle de ne pas se continuer? Est-ce que ces œuvres sont suffisantes pour masquer, dérober désormais l’iniquité de l’Univers, le rendre agréable, ou lui faire pardonner?

Ceci est d’une telle évidence que l’on voit la plupart de ces Maîtres, de ces disciples et de ces thuriféraires de la Beauté, s’agripper à l’occasion, et dissimuler derrière ce culte éperdu de l’esthétique leur malpropreté personnelle, leur impuissance à raisonner, leur eunuchisme, ou leur négation de la Vérité; d’autres, comme Cyrille Esghourde, leur vésanie ou leur pédérastie; mais tous, quels qu’ils soient, vous trucideraient sur l’heure si vous ne leur concédiez pas la mirifique qualité d’artiste.

Dites-leur donc que la Forme est haïssable, que l’Antiquité à la fin nous obsède avec sa statuaire uniquement vouée au geste des palestres ou à l’anatomie des athlètes forains, avec son éternelle eurythmie de croupes et de gorges; dites-leur que les peuples adonnés à la contemplation quasi-exclusive de la Forme, comme les Grecs et plus tard les Romains qu’ils empoisonnèrent, étaient des peuples-enfants immanquablement voués à l’abrutissement final et au joug des Barbares; criez-leur qu’il y a autre chose que cela dans la vie, que Littré avec sa face de laideur effroyable, que Renan avec son masque adipeux, aux tombantes bajoues, où brillait le génie étaient, même au point de vue de l’enveloppe, autrement beaux que le Laocoon, le Discobole ou l’Apollo du Belvédère; criez-leur que la Forme a toujours usurpé indûment l’attention des hommes, que la plastique la plus vénuste, ne vaut pas, aux yeux du véritable civilisé, un théorème de mathématiques ou un impeccable syllogisme; hurlez-leur que la Ligne et l’Extériorité sont exécrables, parce qu’elles mentent inévitablement, et que tant qu’elles auront un culte et des desservants, nous ne nous serons pas affranchis de la mentalité des primates; vociférez que l’Intelligence seule est digne d’adoration, mais qu’Elle est l’adversaire forcené de la fameuse Beauté, parce qu’Elle décortique les surfaces—seules agréables et visibles aux yeux de myopes des foules modernes—parce qu’Elle fait apparaître la réalité, l’essence profonde des choses toujours hideuse; époumonez-vous à énoncer tout cela et vous les verrez tomber incontinent en des pamoisons de quadrumanes indignés. Ah! oui, est-ce qu’on ne va pas bientôt nous laisser en paix avec cette prostituée qu’on appelle la Beauté? avec la Beauté qui ne produit, ne suscite que le dilettante, alors que dans le mot dilettante il y a toujours tante, à la finale.

Donc Cyrille Esghourde, lui aussi, chantait la Beauté, et l’amour qu’il nourrissait pour elle était à ce point désordonné qu’il lui rendait grâces, le plus souvent possible, sous forme de lècherie de bardaches, et qu’il dilapidait, de son mieux, le sphincter que la nature lui avait donné. Il était, à trente ans, le poète préposé par les 30.000 sodomites de Paris, à la glorification et au pansement de leurs gomorrhoïdes. Et vous pouvez croire qu’il s’employait avec passion à cette besogne que récompensait déjà une dizaine d’éditions successives.

Son dernier livre, l’Antinoüs, était, sans conteste, son pur chef-d’œuvre. Il y débutait agréablement par conduire le lecteur, à Rome, dans un lupanar de gitons où, sous motif de pastels, de sanguines et de charbons exécutés d’après le Nu, un tenancier de prostibule antiphysique—tous les hommes au salon—faisait l’article et le boniment pour Volturno Pozzi, il tipografo, Lucio Bolli, il barbiere, Giovanni Bocchi, il orologiaio, trois remarquables échantillons des infusoires de vespasienne, qui, sous les yeux du consommateur, gigotaient d’un arrière-train encore sans fistules et garanti sans iodoforme. Et depuis peu, Cyrille Esghourde sentait prospérer son audace. Déjà, dans ce livre, il réalisait, en partie, les antérieures promesses faites à la clientèle, et dont la crainte du Procureur général et de la dixième chambre lui avaient conseillé de différer l’exécution jusque-là. Car Cyrille Esghourde, terrorisé par l’idée de poursuites possibles, s’était contenté, dans ses œuvres précédentes, d’écouler une blennorrhagie sentimentale de modillon inverti. Il y poursuivait de ses obsécrations les tignasses des femmes, comme il disait, pour consacrer trois chapitres à la louange de la tignasse rousse de Mémé, son héros, qui se donnait à lui, un soir d’Août plein d’électricité, emmi la chapelle de la Jésuitière. Dans le dernier livre, le lingam instauré entre les lignes était déjà pour satisfaire les plus exigeants; les épousailles à la Pétrone, tout le vice grec, y étaient décrits par un auteur enfin maître de sa langue; la Priapée unisexuelle y rugissait, copieuse, et, selon le mode païen, l’extravagant délire de la Chair dévoyée, ruée en dehors de sa bauge, y bramellait fort congrûment déjà dans les sentines purulentes de la perversion génésique.

A l’heure actuelle, Cyrille Esghourde, muni de cinquante louis avancés par son éditeur sur le prochain manuscrit de l’Ephèbe-dieu, destinait sa personne à parachever le lustre des villes d’art de l’Espagne: Cordoue, Séville et Grenade, où il se proposait de passer quatre ou cinq semaines à étudier de près les jeux de l’ombre et de la lumière sur les torses conciliants, à scruter en «artiste» les replis et le sinus rectal des plus affriolants mignons ibériques.


XIV

Il faut placer la Vérité avant les convenances.