Madame Truphot, Boutorgne, Siemans et Cyrille Esghourde s’étaient mis en route dès sept heures du matin, par un brouillard piquant, qui devait se dissiper certainement sur le coup de midi, au dire des guides. Il s’agissait de gagner Ponalda, un village perdu de la haute montagne, accroché au flanc roidi d’un pic perdu, au-dessus duquel, à s’en rapporter aux affirmations de l’auteur de l’Antinoüs, le gypaëte aimait tacher le bleu frissonnant du ciel de son vol immobile, de ses ailes figées dans la torpeur voluptueuse et le spasme du vide. Ce n’était pas uniquement le désir d’apercevoir quelques-uns de ces oiseaux de proie, amis des vertigineux espaces et des distances impolluées, qui avait déterminé la veuve à subir la demi-matinée de mulet que nécessitait l’ascension. Non, Cyrille Esghourde l’avait alléchée d’un possible spectacle bien plus calcinant pour elle.

La veille, au soir, longuement, il avait conté par le menu ce qui constituait pour lui le réel pittoresque de Ponalda, situé sur la route du Pic de la Mine. Certes, bien qu’il fût un artiste, ce n’était pas non plus le point de vue, ni les gypaëtes qui l’attiraient en ce coin sauvage; ce n’étaient point les pics qui attentaient à la nue, les cascades échevelées qui déroulaient, du haut en bas de la montagne, leurs floconneuses tresses d’argent; ce n’étaient point les petits bois de chênes-lièges dépouillés de leur écorce qui, avec leurs fûts rougeâtres, semblaient aligner des milliers et des milliers de troncs humains, écorchés vifs et sanguinolents, des torses suppliciés érigeant des bras tordus et noirs, comme si un Genghis Khan, un Tamerlan ressuscités, avaient laissé là, le matin même, des témoignages de leur verve en fait de massacre. Ce n’était point le torrent déferlant en bas, dans la plaine, avec un fracas de train express, encore moins l’éboulis des roches, vert-pâle, violacées, lilas tendre, safranées, toisonnées de mousses crépelées comme des chevelures de nègres, pendant que d’autres ruisselaient d’une pourpre humide et fumante, sous le premier soleil, comme si elles venaient de remplir l’office de parvis pour quelque effroyable et mystérieux égorgement nocturne. Ce n’était pas le terrifiant chaos des sommets, des gorges et des ravins, toute cette épilepsie initiale de la Nature qui s’est amusée à bouleverser, à sabouler son ménage, son domaine péniblement ordonnancé, tout ce désordre qui, en somme, démontre l’inintelligence de la Force éternelle, chavirant en partie son œuvre première en une ribote d’homme ivre, œuvrant de préférence en de continuels cataclysmes, créant par à peu-près, dédaignant la normale, la suite voulue des circonstances, pour ne tirer parti que de l’accident, c’est-à-dire du conflit ou des hasards de la matière, n’enfantant que par à coups, ne suscitant le chef d’œuvre que sans le savoir, et ne perpétrant l’homme que par mégarde pour ensuite le torturer sans relâche. Non, tout cela indifférait Cyrille Esghourde qui ne prêtait attention, lui, qu’aux décors des capitales pourries et à la ronde-bosse des croupes viriles et malléables.

Il avait donc conté à la veuve et à ses commensaux cette particularité de Ponalda:

Quelques-uns parmi les touristes qui étaient montés, certains jours, au village,—un agglomérat de masures en basalte trébuchantes et mal closes—avaient été extraordinés de n’y voir âme qui vive dans l’unique raidillon de trois cents mètres formant la rue principale. Tout y semblait mort; les portes calfeutrées ne laissaient passer aucun bruit, et nul être vivant ne s’aventurait au dehors. Pas une poule picorante, pas un chat rôdeur ronronnant dans une coulée de soleil, pas un pourceau vautré à même les fanges comme on en rencontre dans les bourgs pyrénéens, ne se montraient sur la chaussée. Quelles que fussent la sérénité et l’allégresse de l’heure estivale, si profondes en ces endroits, où l’ardeur solaire se trouve refrénée et comme blutée par la frigidité limpide des hautes altitudes, aucune femme, jeune ou vieille—les hommes étant occupés à la garde des troupeaux ou aux besognes serviles et mercenaires de la station thermale—ne filait le rouet sur le seuil des chaumines, ne faisait accueil à l’étranger pour vanter l’auberge, lui vendre quelque fruste bibelot, ou requérir la sportule, comme il est de coutume dans les lieux où déambule le pérégrin préalablement abêti par le paysage. On avait beau heurter successivement à l’huis de toutes les maisons, personne ne répondait. Des mouvements et des rires étaient seuls perceptibles derrière le chêne épais des vantaux cadenassés. Un silence goguenard, une atmosphère de réprobation, semblaient réellement peser sur le dehors, à l’approche du voyageur, dans ce hameau perdu entre ciel et terre. Cet endroit était-il donc le lieu de retraite, la Thébaïde des sages qui entendaient protester à leur manière contre la niaiserie des Béotiens déambulant l’alpenstock et le Bædeker à la main?

Mais si le touriste favorisé par le sort était tombé au moment profitable, à la bonne minute, de l’après-midi où le même fait se reproduisait chaque semaine, au pareil jour, avec une régularité infaillible et périodique, il ne tardait pas à recevoir l’explication de cette insolite désertion de l’habitant. Tout à coup, dans le haut du village, un trompettement humain exaspéré, une clameur terrible, incisait le silence pour se prolonger en trémolos et finir en point d’orgue perforant, suivi immédiatement d’un fracas de porte lancée avec violence contre un mur de pierre. Alors, une galopade furieuse résonnait sur les pavés pyriformes; un stropiat déboulait en claudicant, les bras levés, le torse gibbeux, et un goître énorme servant de pendantif flaccide à un cou de taureau rougeoyant et congestionné.

C’était l’hebdomadaire et ponctuelle ruée de l’idiot, l’effrénée et tragique randonnée de l’hydrocéphale, qui fonçait dans le village, tenaillé, possédé d’une flambée de satyriasis, et menaçant de mettre à mal toute femelle rencontrée sur sa route. Plusieurs fois, hagard et terrible, il emplissait de sa course furieuse et de sa plainte effroyable l’unique rue aux angles capricieux, battait les murs, se cognait aux portes, se précipitait au pourchas des voyageurs en déroute, les yeux injectés de filaments rouges et la bouche poissée et toute dégoulinante de salives mousseuses, en continuant à pousser des beuglements de bête affolée que le stupre tourmente. C’était le Sexe triomphant et dominateur qui passait, le Rut invincible porté à la pression des cent atmosphères de la continence, qui se déchaînait, farouche, tempétueux, immonde et cependant magnifique. Et quand l’idiot avait tapé vainement du poing à toutes les murailles, quand il s’était usé les dents à mordre au passage dans tous les chambranles hermétiquement verrouillés, il se lançait au dehors du village; de sa même course qui faisait voleter les écumes de ses lèvres, il se précipitait dans les sentiers tortueux, dans les landes caillouteuses, où il tournait en rond, en des spires affolées, dégringolant le revers des âpres pentes. Et on le voyait, de loin, rouler parfois sur lui-même pour remonter en s’agrippant des genoux et des ongles, jusqu’à ce qu’il tombât enfin, épuisé, mais pantelant encore, sur la terre qu’il embrassait de ses bras frénétiques, dans un besoin farouche d’étreintes et d’enlacements....

C’était fini. Désormais, il était calmé pour une semaine au moins. Toutes les portes des maisons s’ouvraient alors. Des femmes en sortaient, amusées, rieuses et jacassantes. Les poules et les chats réintégraient la chaussée pacifiée. On courait voir où le goîtreux était tombé.—Tiens il a été plus loin que la dernière fois... ma Doué... Et une grande fille brune, au masque tragique et impérieux—sa sœur—filait derrière les autres. Dès qu’elle avait rejoint le malheureux, elle le retournait la face au soleil, essuyait d’un mouchoir son front et ses joues tachées de glèbe, ou écorchées par les silex. Quand il avait cessé de hoqueter ses sanglots d’impuissance, quand il versait enfin dans une immobilité quasi-cadavérique, qui terminait toujours en coma d’agonie l’froyable crise où le plongeait la sédition de la Chair inassouvie, elle le veillait une heure, deux heures, assise près de ses épaules, le regard croché à la ligne céruléenne de l’horizon, comme pour demander la raison de cette épouvante et de cette fatalité aux espaces mystérieux qui doivent savoir le pourquoi des choses. Puis, dès qu’il pouvait se remettre debout, elle le soutenait par les bras et, droite, tranquille, regagnait à son côté la pauvre demeure, les yeux absents et le front dédaigneux, sous les quolibets du village enfin ressuscité.

Leur père était un ancien instituteur d’Amélie-les-Bains qui était venu mourir à l’endroit natal, une fois acquise sa minime retraite. L’hydrocéphale soldait sans doute, lui, quelque faute ou quelque tare d’un ancêtre ignoré, dans ce terrifiant processus de l’hérédité qui fait payer au dernier issu la défaillance physique de l’ascendant et fait éclater, de façon péremptoire, le Crime de la Puissance créatrice. Tous deux, le frère et la sœur, vivotaient d’un maigre bien dans la maison familiale; la fille s’étant résignée au célibat pour mieux soigner son frère qui passait ses journées, assis au coin de la vaste cheminée, à saliver sur sa blouse de toile bleue, et à râcler, d’un couteau infatigable, des morceaux d’échalas dont il faisait d’inutiles copeaux, du vermicelle broussailleux, des filaments ténus, piétinés ensuite, par lui, toutes les heures, avec passion.

—C’est des cheveux d’blonde... y sont dorés et doux comme des cheveux de blonde. Mé... j’si laid... j’si éfirme... elles voulent point d’moué... répétait-il tout le long du jour, d’une voix à peine articulée, le menton continuellement enduit de crachats gazeux que sa sœur essuyait sans trève, d’une main secourable et sans répugnance.

Il était complètement inoffensif d’ailleurs, à part ses crises périodiques, dont le village averti par la sœur se garait de son mieux. Mais il fallait le laisser sortir, le laisser galoper, se saoûler de fatigue, car si on avait calfeutré son explosion satyriaque, il se serait brisé la tête contre les murs. Et on les entourait même d’un respect vague, eu égard à la mémoire de leur père, un homme de beaucoup d’instruction, disait-on couramment. Jamais, nul besoin de délation, jamais l’idée de faire interner le possédé n’étaient venus à ces montagnards libres et noblement dédaigneux du secours ou de la délivrance qu’auraient pu leur apporter les ergastules de la ville à l’usage des fous. Ils préféraient s’accommoder du dément, qui avait droit, lui aussi, à la liberté, et qui ne leur imposait qu’une servitude pas plus désagréable en somme que les corvées d’édilité ou la sujétion pécuniaire du percepteur. On se contentait de rire de lui. Et le goîtreux, victimé par une effroyable dynamique sexuelle sans issue pour lui, corrodé à jour fixe par l’ignition génésique que la nature impose comme une loi indéfectible à tous les êtres, même à ceux dont la déchéance devrait trouver grâce à ses yeux de bourrelle ne se délectant qu’en les plus effarants forfaits, le pauvre diable d’idiot, sous la sauvegarde et le dévouement admirables de sa sœur, aurait pu continuer longtemps à faire des copeaux et à baver des glaires sur son menton en forme de rostre, s’il ne s’était point, un jour, rendu coupable d’une inconsciente et déplorable facétie.