Un après-midi, un curé, un desservant de la plaine, était monté au village avec deux ou trois collègues, au moment même où l’idiot salace galopait farouchement. Énorme, effroyablement obèse, avec une coulée de ventre quasi-liquide que ses cuisses maigres éclissaient mal, ce soutanier béarnais n’avait pu fuir assez vite et, en quelques secondes, il avait été rejoint, culbuté, toutes jupes troussées, par le Priapique.

—Laisse-moi... laisse... moi... malheureux... tu vois bien que j’suis un prêtre...

—T’es une femme que j’te dis... t’es une belle brune... une de celles qui voulent point m’aimer... tu vas y passer...

Et il avait fallu employer des fourches pour faire lâcher prise au frénétique induit en erreur par le cotillon du vicaire, et que le relent dégagé par les profondeurs de ces sortes d’individus ne parvenait point à éclairer...

L’oint du seigneur, outragé dans sa pudeur et malmené dans son épiderme, outré peut-être d’avoir subi un traitement que son évêque ou ses pairs étaient seuls en droit de lui infliger, avait regagné Luchon plein d’une juste rage. Et malgré les supplications de la sœur, il avait déposé une plainte en règle. Des gendarmes étaient accourus pour enquêter; une demande en internement, que le maire du village, menacé par l’autorité ecclésiastique, s’était cependant refusé à signer, était revenue, accompagnée d’une lettre comminatoire du sous-préfet. L’idiot cette fois était condamné à aller finir ses jours sous la bastonnade et les sévices sournois des chiourmes, si sa sœur n’avait point pris, tout à coup, pour le sauver, une décision héroïque.

Depuis quatre heures et demie, au moins, la petite bande ascensionnait, à dos de mulet. Boutorgne avait réussi à pousser sa bête à côté de celle de la Truphot, et, tout en magnifiant le paysage avec un sens de la nature réquisitionné dans le meilleur de Rousseau ou de Chateaubriand, tout en ne répugnant pas à la faute de français, il faisait son possible pour rentrer en cour près de la vieille. A deux ou trois reprises, il était descendu de son bât pour disparaître derrière des ronciers ou des roches moussues, et revenir ensuite, la face rayonnante, les lèvres enduites de l’hydromel des béatitudes, tenant à la main—à la destination de la veuve—une édelweiss, une de ces fleurs d’un blanc gras, une de ces corolles dont l’ingénuité et la grâce ont été chantées par tant de poètes, et qui semblent positivement avoir été modelées dans la stéarine ou découpées à même un vieux gilet de flanelle amidonné de suint.—Pour vous, Amélie, en souvenir de notre excursion. La veuve, touchée, coulait vers Boutorgne un regard humide et paraissait reprendre goût à son thorax en forme de carène de vaisseau. Siemans et Cyrille Esghourde marchaient derrière, et, à un moment donné, comme leurs mulets s’étaient rapprochés, on put entendre ce dernier dire à son compagnon:

—Si, si, je vous assure, je n’ai jamais vu à personne un teint pareil au vôtre... vous avez une carnation à la Rubens...

Et le Belge, redressé sur sa selle, pointait très haut la tête, se pavanait, au pas méticuleux de son porteur, de l’air satisfait d’un monsieur qui, désormais, se sait détenteur de joues pareilles à celles de Marie de Médicis.

Ils étaient arrivés à seize cents mètres d’altitude et le brouillard, qu’ils avaient dépassé, s’étendait maintenant sous leurs pieds, emplissant la vallée d’une nappe nitide, d’une sorte de mer laiteuse. Les pointes des sapins trouaient sa surface de milliers d’aiguilles qu’on aurait prises pour les clochetons d’une ville submergée et disparue. Le soleil criblait les petites vagues de la brume opaline et dense de ses sagettes lumineuses, de ses myriades de javelots d’or, et, grisé de superbe, dans un échevèlement, dans une menstrue de feu, il montait vers le zénith. Les versants dénudés s’enlevaient en jaune d’ocre sous la lumière blonde. De loin en loin, un morne désolé, avec son sol pierreux, ses monceaux de caillasses, ponctuait la ligne de crête d’une bosse de dromadaire, gris sale, hérissée par le poil fauve des herbes folles desséchées par le vent nocturne. Puis, des prés verts, des pâturages drus, comme vernissés d’une peinture trop fraîche, tachaient les pentes, ainsi que des pièces disparates ajustées sur le revers de la montagne. D’invisibles sonnailles tintinnabulaient à l’arrière des lointains boisés; des fumerolles tire-bouchonnaient dans le ciel effervescent. Des pommes de pins, mordues par le froid de la nuit, se détachaient et tombaient mollement sous la réaction de la tiédeur envahissante, tandis que la terre en langueur et pâmée, lubrifiée par les rosées matutinales, s’étirait paresseusement, et craquelait sous l’étreinte de Midi.

Siemans, conquis par le charme et la grâce de l’heure, étendit la main et fit arrêter les mulets. Avec le geste et l’onction d’un grand-prêtre, il donna l’ordre aux autres de descendre puis, assis à l’extrême bord d’un palier surplombant le précipice, il tira l’ocarina de la poche de son veston et, une flamme mystique dans les yeux, célébra le paysage en jouant le Ranz des vaches. Quinze jours durant, il avait répété ce morceau: une surprise qu’il réservait aux camarades pour la première circonstance profitable.