Elle s’était donnée à lui, tout simplement, dans un inceste quasi-divin, acceptant l’immonde contact, les baisers terrifiques, toute l’horreur de cette lubricité de cauchemar, de cet accouplement d’enfer, pour le racheter, le rédimer, au bord du gouffre et l’apaiser, en berçant sa chair de monstre désormais assouvi, contre son sein palpitant d’une fraternité sublime.
—Fichtre de sort, il n’y a pas à dire, c’est beau, clama Médéric Boutorgne. Je vais fabriquer avec ça trois actes pour le Français ou pour Antoine. Sûr, il y a là un effet final, un coup de théâtre à faire éclater le bois des banquettes.
Cyrille Esghourde crut bon de controverser. Il émit, d’un ton pincé, quelques aperçus doués de vraisemblance pour mieux cacher la mésestime en laquelle il tenait, sans doute, un inceste qui n’était pas perpétré exclusivement par deux individus de sexe mâle.
—Ça ne passera pas mon cher. Pour forcer le public des agents de change et des salons à accepter pareille chose, il faudrait exciper du mobile chrétien. Pour conquérir les suffrages des intellectuels, il faudrait commander la pièce à un Russe, à un Allemand ou à un Polonais. Si Jésus ou la mentalité du nord n’intervient pas dans l’affaire, vous êtes fichu. Dans cet ordre d’idées je vous mettrai, si vous le voulez, en rapport avec un père Jésuite. Celui-ci, qui est un admirable humaniste, unira habilement les deux esthétiques. Il n’y aura qu’à belgifier un peu sa prose. Il ne prend pas cher; c’est d’ailleurs lui qui fournit Sienkiewitz, ainsi vous voyez.
—Dites donc, Esghourde, il ne faut pas blaguer mon pays, interrompait d’une voix rogommeuse Siemans, qui avait le mot de belgifier sur le cœur. N’oubliez que nous avons, nous aussi, des notoriétés littéraires. Après tout, c’est nous qui vous avons donné Ruysbroeke l’admirable et Francis de Croisset.
—Sans compter Maëterlinck, ajouta en s’inclinant l’auteur de Mémé, soucieux d’éviter une préjudiciable dispute.
—Maëterlinck... le cinématographe des limbes... le Ripolin des âmes... le cornac des préexistences et du lymphatisme incorporel... conclut Médéric Boutorgne qui citait les définitions d’un ami.
Mais la Truphot était nerveuse. Peut-être avait-elle eu des intentions quant à l’idiot. Sa personnelle littérature, malgré la récente progression de son talent, malgré toute l’envergure de son érudition alimentée aux meilleures fréquentations, n’était pas encore à la hauteur du débat engagé. Elle ne pouvait pas intervenir brillamment. Une lancination autre la travaillait d’ailleurs: voir de près le couple consanguin... et s’il se pouvait, diable! ce serait là un spectacle ravageant, assister un peu à leurs comportements. Depuis qu’elle avait quitté Paris, depuis les derniers incidents de Suresnes, elle souffrait de ne plus frôler de pittoresques amours, et surtout de ne plus pouvoir en ordonnancer tout près de sa couche. Elle proposa donc de donner congé aux guides jusqu’à trois heures, et d’aller prosaïquement déjeuner, car elle mourait de faim. Ensuite, on se rendrait à la maison de l’Inceste.
Sur les trois heures, ils en sortaient désillusionnés. Ils n’avaient trouvé là qu’un idiot qui ressemblait maintenant à tous les idiots du monde, et qui n’était pas très différent, en somme, de quelques-unes de nos gloires sociales qui circulent avantagées du respect de leurs congénères. Il se tenait avec plus de simplicité, voilà tout. Il était bossu, c’est vrai, mais Ésope, Scarron et le maréchal de Luxembourg, étaient bossus, eux aussi. Maintenant, il ne bavait plus; il portait une blouse nette, exempte de toutes maculatures et, dans son extérieur, il était certes bien plus reluisant et moins oléagineux que cette Babel d’acarus qu’on a pris l’habitude d’appeler Drumont dans les rédactions du boulevard. Quant à son parler, désormais mesuré et suffisamment articulé, il aurait été difficile de le différencier de celui de Monsieur Bertillon, par exemple. Contrairement à celui-ci, même, il ne maniait ni kustch, ni chaîne imbriquée, et ne taquinait nullement le mécanisme d’un appareil destiné à projeter en l’air les mots d’un bordereau quelconque. Il était encore goîtreux, c’est vrai; mais, après tout, l’humanité n’est pas bien sûre qu’il soit moins avantageux de porter un goître au cou que d’y porter la Toison d’or, la croix de grand-officier, ou des scapulaires. Il n’y a que des affirmations dogmatiques là-dessus et aucune dialectique nettement déterminante. Cette tétine flasque, appendue à sa glotte, lui avait été dispensée par la Nature avec la même inconséquence qu’à d’autres fut dispensé le talent; et le malheureux, à l’encontre de beaucoup parmi ces derniers, n’en faisait aucun usage désavantageux pour ses semblables. Cet ornement étant tout à fait inoffensif, il ne pouvait pas s’en servir pour idiotifier le voisin, ce qui est à considérer et suffirait à le placer—aux yeux des sages qui se plaisent à analyser et à raisonner—bien au-dessus de ceux qu’on appelle couramment les brillants orateurs ou les grands écrivains. Au surplus, circonstance adventice mais digne d’être retenue, ce goître l’avait préservé, lui, le pauvre, du farcin de l’orgueil, du charbon de la vanité ou de la morve de suffisance dont sont atteints la plupart de ses collègues en humanité, lorsqu’ils peuvent se réclamer d’un profil potable, de leur compte réglementaire de membres, d’un suffisant capillaire, d’une certaine habileté dans le discours ou l’écriture, ou bien encore lorsque le monde a décrété qu’ils étaient détenteurs d’une pseudo-intelligence capable de retenir et de leur faire réciter, sans défaillance, tous les versets du Psautier de sottise ânonné en commun.
La sœur, elle aussi, était d’une simplicité à dérouter les moins exigeants. Un bonnet de linge sommait les cannelures de sa coiffure à la catalane, et sa jupe de cotonnade à stries grisâtres se gonflait sous l’emphase naissante d’une maternité héroïquement consentie. Elle paraissait être tout à fait ignorante de l’attitude qu’aurait pu lui imposer la littérature après une si magnifique abnégation de soi. Elle ne s’éployait pas en des récitatifs à l’Iphigénie, n’avait point connaissance des poses adéquates à tout emploi d’héroïne. Sans doute, elle était sans culture, car sans cela il aurait été difficile de comprendre pourquoi elle ne se hâtait pas de traduire son âme et de se raconter en des discours indéfinis, comme l’enseignent l’esthétique grecque et sa puînée, la psychologie contemporaine. Elle n’accusait la Fatalité, ni le Destin, et pourtant si, comme la fille de Clytemnestre et d’Agamemnon, chantée par Euripide, elle n’avait pas sauvé sa patrie, en apaisant la colère des dieux par sa propre mort, elle avait, en s’immolant, apaisé, pour son frère, le Sexe exaspéré, divinité bien autrement redoutable et douée d’une bien autre existence que celles de l’Hellas.