[Note 4: Mustapha Kamel est mort, à la fleur de l'âge, au commencement de l'année 1908.]
LES BELGES EN ÉGYPTE
On vient de fonder, au Caire, une «Union belge». Elle est née le jour de notre arrivée, c'est-à-dire le 11 décembre. Nous avons assisté au baptême. On a entendu la détonation de plusieurs bouchons. Ce n'était pas pour de la petite bière, je vous assure. Président d'honneur, M. de Gaiffier, ministre de Belgique; président, M. Florent Lambert; secrétaire, M. Émile Emsheimer. Citons parmi les membres: M. Albert Eeman, ancien député de Gand, magistrat éminent et universellement respecté; le baron Forgeur, les ingénieurs De Bruycker, Pécher et De Rycker, les avocats Squilbin et Schaar, l'architecte Jaspar, l'entrepreneur Rolin, etc. La petite fête a duré jusqu'à minuit. La plus franche cordialité n'a cessé de régner, naturellement.
Nos compatriotes établis en Égypte y font respecter et aimer notre pays. La qualité de Belge, là-bas, est maintenant un titre d'estime. Les Belges ont la réputation de gens actifs, laborieux et sérieux. Surtout sérieux; avec cela, sans morgue, et très ronds en affaires. La plupart réussissent fort bien, mais le succès ne leur fait pas tourner la tête. Ni arrogants, ni hautains[5].
J'ai fait la connaissance, dans un jardin ombragé de beaux arbres, d'un religieux belge qui vit en Orient depuis un quart de siècle. Si j'écrivais ce que je pense de l'élévation de son intelligence et de l'étendue de son savoir, on pourrait le reconnaître, et il m'en voudrait. Pendant que nous nous promenions dans une allée bordée de cyprès, il me disait: «J'ai vu naître et grandir, en Orient, le renom de notre pays; il y a vingt-cinq ans, le nom de la Belgique y était presque inconnu; mon premier passeport me donnait la qualité de Français, que j'avais sollicité de pouvoir prendre afin de forcer ainsi certaines portes qui, sans cela, je le savais, me seraient restées fermées; aujourd'hui, cette ruse innocente n'est plus nécessaire, loin de là; l'estime et la sympathie, en Égypte, accueillent les Belges partout.
» Le premier artisan de cette victoire, c'est notre Roi. Son oeuvre congolaise commença, je m'en souviens, de mettre la Belgique en vedette, de faire connaître en Orient notre nom et notre valeur. Je ne suis pas grand clerc, vous le savez, en matière commerciale; la littérature arabe m'est plus familière que la cote de la Bourse. Je sais néanmoins, comme tout le monde, qu'on voit tous les jours des affaires excellentes, et bien servies par des hommes de premier ordre, péricliter, faute de publicité, faute de réclame, et puis périr. Eh bien! la conquête et la colonisation du Congo ont été en Orient, pour les Belges, pour les entreprises belges, une indispensable, une merveilleuse réclame. Ah! nos ingénieurs, nos commerçants, nos hommes d'affaires en ont admirablement profité. Dans la route ainsi ouverte, ils se sont précipités avec cette ardeur tempérée qui est la caractéristique de notre race. Ils ont conquis une place honorable dans cette course enfiévrée, où ils s'étaient engagés les avant-derniers, un peu avant les Allemands, et où ils furent contrariés par la jalousie, l'inimitié même de certains puissants rivaux. Mais il fallait leur ouvrir et leur frayer le chemin. Non, vous ne direz jamais assez à quel point la politique de Léopold II et notre gloire congolaise ont servi, en Orient et particulièrement en Égypte, nos industriels et nos négociants.»
Plusieurs des sociétés belges constituées en Égypte s'occupent exclusivement d'entreprises agricoles. Elles sont presque toutes florissantes. Elles achètent, à bas prix, des terres de qualité inférieure, améliorées ensuite par l'irrigation et les engrais, puis louées ou revendues aux indigènes. Le fellah est rivé au vieux sol que sa race cultive depuis plus de soixante siècles. Les produits de son agriculture, particulièrement le coton et la canne à sucre, se vendent de mieux en mieux. La demande dépasse toujours l'offre. Les terres cultivables n'attendent jamais longtemps le locataire ou l'acheteur. Le prix de la terre augmente chaque année: plus de cent livres le feddan, dans certains districts, en 1906 (le feddan contient 42 ares; la livre vaut fr. 25.92). Rien d'étonnant dès lors que les «affaires agricoles» aient résisté à la crise qui a paralysé, au Caire et à Alexandrie, plusieurs sociétés financières ou industrielles en pleine croissance.
Cette crise a éclaté à la fin du mois d'avril 1907. Elle est née de l'excès de la spéculation sur les terrains à bâtir et sur les valeurs boursières. Puis elle a été aggravée par le «resserrement» monétaire qui, après la débâcle de New-York, s'est manifesté sur toutes les «places» du monde. Au Caire, elle a été effroyable. Le plus fort est passé. Les ruines se relèvent. On assure que, dans un an, ce ne sera plus qu'un souvenir.[6] Mais bien des plaies sont encore saignantes. On cite des gens de finance appauvris, en moins d'un an, de deux ou trois millions; et des ci-devant millionnaires réduits à trois mille francs de rente. On a nommé devant moi un officier supérieur, un Anglais, obligé, à la veille de prendre sa retraite, de solliciter un commandement sur une frontière lointaine, afin d'apaiser, en leur abandonnant l'augmentation de solde acquise au prix de ce très dur exil, ses créanciers. Les Grecs, si avisés pourtant et si fins en affaires, mais joueurs et spéculateurs effrénés, ont payé plus que personne leur tribut à la fièvre. L'important marché du coton d'Alexandrie leur a été ravi, et il semble bien que ce soit pour toujours. Ils en étaient les régulateurs et les rois. De successives et retentissantes faillites leur ont fait perdre ce sceptre, tout de suite ramassé par les Allemands, qui font, depuis une dizaine d'années, leur trouée en Égypte, à la stupéfaction et à l'indignation des Anglais. À quelque chose malheur est bon: depuis qu'ils ont peur des Allemands, les Anglais font patte de velours aux Belges, en butte, de leur part, à mille petites tracasseries au lendemain des «histoires» de l'enclave de Lado.
L'avenir de l'Égypte est, non pas sur l'eau, mais dans l'eau, dans l'eau limoneuse du Nil, fidèle, généreux et fécond, qui transforme en un jardin verdoyant, chaque année, par la vertu d'une inondation aussi régulière que le cours des saisons, cette longue et étroite vallée où l'eau du ciel ne tombe jamais. Le barrage d'Assouan, en retenant les eaux et en régularisant les crues, a reculé, à droite et à gauche, les anciennes limites du débordement annuel, et augmenté de vingt-cinq millions par an les revenus de l'Égypte agricole. Il est décidé qu'on exhaussera le niveau du barrage. Le domaine du Nil s'en accroîtra encore. Ah! les Belges qui ont fondé ou développé les sociétés agricoles en Égypte seront bien payés de leurs peines! Dans un pays si lointain, si peu connu et où l'argent se risquait alors d'un pas timide, deviner, dix ou quinze ans d'avance, la bonne veine, la veine qu'il suffit de creuser avec persévérance pour trouver le succès et la fortune: c'était aussi difficile, et plus hasardeux, que de déchiffrer une énigme du Sphinx. Bon nombre de Belges ont eu cette audace et ce bonheur.
J'ai demandé à plusieurs de nos compatriotes, au moment des adieux: «Qu'est-ce qu'il faut vous souhaiter pour 1908?» Quelques-uns ont répondu: «Un consul belge» sans vouloir autrement expliquer cette énigme—encore une! Il a fallu, pour la débrouiller, aller aux informations. Voici l'explication: nous n'avons pas de consul de carrière au Caire; notre consul est un Syrien naturalisé Belge, homme considérable d'ailleurs et très riche. Malheureusement, il ne sait pas un traître mot de flamand. Le vice-consul non plus, ni le chancelier, ni l'avocat du consulat, également Syriens. Or, les ouvriers flamands commencent à émigrer en Égypte. Il y a quelques mois, un Flamand fut inculpé de vol. L'Égypte étant soumise, comme la Turquie, au régime des «capitulations», les consuls ont qualité de juge d'instruction vis-à-vis de leurs nationaux. Notre consul instruisit contre cet accusé. Celui-ci se défendit comme il put, en mauvais français, donc très mal. Il y avait au dossier des pièces en langue flamande. Personne au consulat ne put en traduire un mot. L'inculpé paya cher cette ignorance. Sa détention préventive dura deux fois plus longtemps que de raison.