Si notre gouvernement ne prend des mesures, cette injustice se répétera. Or les prisons du Caire, obscures et sales, nauséabondes, agréables pourtant à la paresse de la plèbe locale, offrent peu d'attraits pour nos braves Flamands. Donnez un consul belge, s'il vous plaît, M. le ministre des Affaires étrangères, aux Belges du Caire, un consul qui comprenne et qui parle nos deux langues nationales.
D'autres m'ont dit: «Souhaitez-nous des cochers qui connaissent la ville.» J'ai compris tout de suite. Un soir, M. Georges Eeman m'invite à une tasse de thé. Il me donne son adresse: rue Zakhi Pacha, 3. Le portier de l'hôtel choisit entre vingt cochers un gaillard qui se fait fort de me conduire les yeux fermés. En route. Course d'un quart d'heure; arrêt devant un hôtel précédé d'un jardin; c'est là, me dit, du geste, le Collignon. Notez que pas un cocher du Caire ne sait un mot de français ni d'anglais. Moi, je sais trois mots d'arabe: «arbaghi» qui signifie cocher, «karakol»: police, et «malesh» c'est-à-dire—traduction un peu libre —fichez-moi la paix.—Eh non, ce n'est pas là; le numéro 31 est imprimé au-dessus de la grille. Suis-je seulement dans la rue?—L'indigène discourt et gesticule. Moi aussi. Des flots d'éloquence coulent ainsi en pure perte. Ah! voici un jeune élégant, souliers vernis et gants glacés, qui se hâte vers une réunion mondaine, apparemment. Un gentleman aussi bien habillé doit savoir au moins une langue de chrétien.—Monsieur!—Monsieur?—Venez à mon secours.—Volontiers.—Suis-je dans la rue Zakhi Pacha?—Du tout; c'est à un quart d'heure d'ici, il faut tourner à gauche; vous êtes devant l'hôtel de Zakhi pacha; ce n'est pas la même chose …» Je m'en doutais un peu. L'aimable jeune homme parlait aussi l'arabe. Il mit mon cocher sur le bon chemin. Sans lui, je n'avais qu'à rentrer à l'hôtel.
La nuit de Noël, un autre, au lieu de me conduire à l'église des Jésuites, me mène hors de la ville. Tout d'un coup, il arrête ses chevaux. Où est l'église? Il n'en sait rien, le monstre; je n'y arriverai pas; le plus sûr est d'aller me coucher. Tous les cochers du Caire connaissent l'hôtel Shephard's. Je lui crie donc: «Shephard's» et il fait demi-tour. Attends une minute. Voilà, sur le trottoir, un monsieur et une dame qui ont l'air bien honnêtes. —Monsieur, parlez-vous français?—No.—Speak english?—Yes. —Ce couple, anglais et catholique, se rendait à la messe de minuit, dans mon église même. J'ai tout de même donné un pourboire à l'animal …
Seigneur, Seigneur, faites que notre consul apprenne le flamand et que les cochers du Caire apprennent un peu de français, fût-ce du français belge …
FOOTNOTES:
[Note 5: Voici les chiffres du commerce spécial de la Belgique avec l'Égypte: nous vendons à l'Égypte (chiffres de 1906) pour 46,444,000 francs; nous lui achetons pour 3,073,000 francs.]
[Note 6: De récentes nouvelles semblent démentir ces espérances. Il paraît que la crue du Nil a été insuffisante cette année et que le coton de la dernière récolte a été attaqué par les vers. La vache maigre de 1907 n'aurait donc pas été seule de son espèce. Pourvu que le troupeau n'ait pas plus de deux têtes!…]
LES SPECTACLES DU CAIRE
Tâchons de noter brièvement les spectacles du Caire, leur couleur et leur vie. Ils courent la rue, c'est le cas de le dire. Nous sommes sur la terrasse du Shephard's. Donnez-vous la peine de vous asseoir. Puis regardez; c'est gratis, et la scène change à tout moment.
L'hôtel est situé en plein quartier moderne. C'est un des centres du Caire européen. Dans la rue, la mêlée des fiacres qui se suivent et se croisent, tous attelés de deux chevaux ardents, dure du matin au soir. Des flâneurs en turban et en robe musent sur les trottoirs. Toutes les races de l'Orient: Égyptiens, Bédouins, nègres, maigres Hindous, Circassiens somptueux, défilent comme dans une féerie.