Un étranger descend l'escalier de l'hôtel et entre bravement dans la cohue bourdonnante. Dix grands gaillards enjuponnés l'assaillent et l'assourdissent. «Moi drogman, moi bon drogman, Mousié le comte; achetez cartes postales; achetez chapelet, prenez chasse-mouches, Mousié le pacha.» S'il écarte tout de suite cette racaille, il est sauvé. S'il s'arrête seulement une minute, s'il parlemente, s'il se laisse tenter par l'éclat d'une breloque ou la couleur d'une antiquité fabriquée l'avant-veille, c'est un homme à la mer. Il mettra dix minutes à se tirer de leurs mains, à moins que le chawich qui fait faction devant l'hôtel ne vienne à son secours et ne mette en fuite, à coups de bâton, ces pittoresques mais redoutables gagne-petit.

Dig, ding, dong! un, deux, trois dromadaires à la file, chacun portant un carillon sur la bosse. Les sonnettes tintent en cadence, selon le rythme de leur pas allongé. C'est un mariage indigène. Une troupe de musiciens joue des airs de fête sur des modes mineurs. Tons élevés, sons aigus: vraie musique à porter le diable en terre. Six, huit, dix enfants, empilés dans un ou deux fiacres, rient aux éclats en se donnant des bourrades: c'est la progéniture des premières épouses.

Enterrement grec: un corbillard, blanc et or, vraie voiture de charlatan de chez nous, la caisse surmontée d'un ange aux ailes éployées, file comme une flèche; sur le siège, à côté du cocher, qui fume une cigarette, un prêtre orthodoxe, barbe d'ébène et barrette d'avocat; le cortège des parents et des amis, derrière, suit au grand galop.

Enterrement arabe: pas de cercueil; le mort, recouvert d'un drap, gagne le cimetière tel quel, étendu sur une civière soutenue par quatre porteurs; derrière lui, et rangés sur deux files, parents et amis crient qu'Allah est Dieu et Mahomet son prophète.

Dans une «quarante chevaux», deux dames d'un riche harem, costume tailleur et voile de mousseline blanche, font leur promenade quotidienne, sous la garde d'un eunuque noir, trapu, rébarbatif, assis à côté du chauffeur. Devant une élégante berline, deux coureurs, habillés de soie voyante, veste et larges culottes, une longue et flexible baguette à la main, fendent la foule, qui se range à leurs cris. Des femmes du peuple se faufilent dans la cohue, un enfant à califourchon sur l'épaule. Un bataillon de soldats indigènes, musique en tête, se hâte vers la plaine d'exercice. Voici un charmeur de serpents, débraillé et loqueteux. Les badauds font cercle autour de lui. De la musette qu'il porte en bandoulière, il extrait deux vipères, une salamandre, un scorpion; il les pose doucement sur le trottoir, et la représentation commence. Les vipères se dressent en sifflant, la salamandre sautille, le scorpion s'étire sous la caresse du soleil; le montreur, de la voix et du geste, excite sa ménagerie. La scène dure trois minutes. Sur un mot du chawich, l'homme a rengainé ses bêtes, et les pièces de nickel tombent, de la terrasse, dans son bonnet crasseux. Nous goûtons un vrai plaisir d'enfant devant la lanterne magique.

Pour voir les indigènes chez eux, pour saisir sur le vif la vieille ville et sa plèbe, immuable comme elle, il faut tourner le dos aux grandes et banales bâtisses du quartier européen et gagner la «Mouski», artère principale du quartier indigène, canal autour duquel s'embrouille un réseau de mille ruelles étroites. Les voitures y fendent, au grand trot, du matin au soir, le flot pressé et plein de remous d'une foule colorée et bruyante. Elles n'écrasent personne cependant. Il est vrai que les cochers n'épargnent pas les discours. «Passant, prends garde à ton flanc, tu vas rouler sous les roues de ma voiture … Jeune fille, fais attention; tu es peut-être fiancée; si mes chevaux t'écrasaient, quel malheur, quelle désolation»!… Tout cela en arabe, naturellement. Les interjections des cochers bruxellois sont moins douces à l'oreille …

Aux carrefours, la cohue défie toute description. Chevaux galopants; haquets chargés de briques; longues et plates charrettes où se tiennent accroupies dix ou douze femmes voilées, silencieuses, des enfants dans les bras; ânes chargés de fardeaux; mendiants, camelots, chiens errants et marmaille: tout cela court, se mêle, bourdonne, hurle, glapit. Je me souviens d'avoir attendu cinq minutes, à un tournant de mon chemin, avant de pouvoir traverser cette mer.

Les ruelles, à droite et à gauche, sont à peine plus larges que notre rue d'Une-Personne. Vous ne feriez pas cinquante pas, sans guide, dans ce labyrinthe obscur, avant d'être perdu. Si l'on avait le temps, on s'arrêterait des heures près de chaque corps de métier. Chacun a son quartier spécial, comme dans nos villes au moyen âge. Les ouvriers travaillent sur le seuil des boutiques. En voici qui cousent, coupent, ajustent des bandes de grosse toile. Ils fabriquent des tentes. Manifestement, ils ne sont pas pressés. L'aiguille, entre leurs doigts, va doucement son petit bonhomme de chemin.

C'est dans le quartier des batteurs de cuivre qu'on aurait du plaisir à flâner. Mais il faudrait pouvoir donner deux ou trois jours à la ville indigène. Marchons droit aux bazars, entre des maisons lépreuses dont les façades, toutes de guingois, se cogneraient à la hauteur de l'étage si on les poussait un peu. Une toile tendue brise, au-dessus de nos têtes, les ardeurs du soleil. On a l'illusion de marcher dans une ville souterraine. Point de pavés; le sol est dur et lisse comme l'asphalte de nos boulevards. On distingue de temps en temps, dans le clair-obscur, au-dessus d'une porte cintrée, le lacis dégradé de gracieuses arabesques.

Rien que des turbans et des robes de toutes couleurs. Pas de femmes, ou si peu: de rares fantômes noirs, pieds nus dans des sandales, glissent dans la pénombre, un bel enfant à califourchon sur l'épaule. À l'étal des bouchers, de grosses mouches, par milliers, leurs pattes plantées dans les quartiers de viande, font bombance; personne ne les chasse. À quoi bon? Rien n'arrive qui ne doive arriver. D'ailleurs, elles sont trop. Tous ces moutards en haillons, ravissants et sales, qui se roulent dans les ruelles, un tuyau de canne à sucre entre leurs petites dents blanches, sont la proie des mouches, qui leur dévorent le visage et les yeux. Nous ne nous étonnerons plus de rencontrer tant d'aveugles.