Du fond d'une cour qui se laisse entrevoir par l'entre-bâillement d'une porte vermoulue, se répand un choeur de traînantes lamentations. Les voix de femmes dominent; il y a deux groupes de chanteuses, et qui se répondent. Qu'est-ce que c'est? Une veillée funéraire? Abd-el-Rahim va aux informations. Ce sont des femmes juives qui chantent les prières de la veille du sabbat. L'écho de leur mélopée nous poursuit jusque dans les bazars.

Gare à nos poches! Voici des ennemis plus dangereux que les tire-laine qui guettent l'étranger à tous les carrefours de la ville indigène. Les marchands nous haranguent, dans toutes les langues connues, sur le seuil de boutiques pleines de tentations. Fiez-vous à votre guide, même si vous le soupçonnez de toucher le denier à Dieu sur chacune de vos empiètes. Vous ne serez volé qu'une seule fois, et en bloc. Abd-el-Rahim nous détourne, en clignant de l'oeil, des boutiquiers qui n'ont pas sa confiance.

Les bazars du Caire regorgent de merveilles; de camelote aussi. Maints fabricants autrichiens ou allemands y écoulent leurs cuivres dits arabes et leurs bijoux orientaux, qui se vendent deux fois plus cher, naturellement, que dans les boutiques de Berlin ou de Vienne. Mais il n'en faut pas davantage pour garantir, aux yeux des snobs, leur authenticité. À côté de ces attrape-nigauds, d'admirables spécimens des vieilles industries de l'Orient: images byzantines, ciselures de Damas, émaux persans, tapis de laine et de soie, à quatre mille francs pièce—et qui les valent,—nous retiennent et nous charment, des heures durant, par l'éclat et l'harmonie des couleurs ou l'originalité du dessin.

La chaleur du jour commence à s'apaiser; la flamme des lanternes tremblote aux carrefours; les ombres des passants dansent sur les murailles; notre promenade s'achève dans un décor fantastique et lugubre. «Maudite soit votre religion», marmotte, entre ses dents, un loqueteux qui nous croise. C'est la suprême injure. Partons avant la nuit; allons revoir les lumières et l'animation de l'Ezbékieh.

La Mouski mène aux tombeaux des Khalifes, où j'ai été deux fois, de jour d'abord, pour jouir pleinement de la beauté de Quaït baï, charmante mosquée du XVIe siècle, vrai bijou de pierre dentelée, chef-d'oeuvre de hardiesse et de grâce. Le minaret monte comme une flèche dans l'air pur. La coupole semble un miracle d'équilibre. Le plafond, en bois sculpté et peint, flatte et caresse les yeux. Une douce lumière tombe des petites fenêtres. Impossible de rêver, pour les fleurs des vitraux, des couleurs plus franches, plus discrètes et plus pures. Sous le porche, pendant que le gardien nous aide à chausser les babouches, un vieil indigène offre sa tête au rasoir d'un barbier. Des vautours, au-dessus de la colline proche, tournoient dans l'azur. La nappe rose du désert fuit à cent pas de nous.

Nous y sommes retournés le soir, bien que l'endroit passe pour être peu sûr. Julius en était. J'entends encore l'explosion de sa joie. Au sortir de la Mouski illuminée et bruyante, la voiture venait d'entrer dans le silence et l'ombre de la nécropole abandonnée. «Nom d'un … chien, dit Julius en flamand; comme c'est beau!» Quelle nuit, quel clair de lune! Un globe d'or pâli brûlait dans une mer de vieil argent. Caressés de doux rayons, les minarets et les coupoles projetaient des ombres démesurées sur la blancheur du sable. Les ombres sont moins noires et la clarté moins blanche dans nos plus belles nuits. Pas un bruit. Nous frissonnions d'émotion et de plaisir.

Un autre jour, nous avons vu, du haut de la citadelle, le soleil se coucher derrière les Pyramides. La nuit tombait. À nos pieds, la ville immense, enveloppée d'ombre, trouait les ténèbres naissantes. Devant nous, aux confins de l'horizon, la masse dorée de la Grande Pyramide semblait flotter dans une buée violette; le Nil charriait un paquet d'or en fusion.

Tels sont les spectacles du Caire. Je les aurais donnés tous, à la fin, vers le quatorzième jour, pour voir, rien qu'un moment, un seul des spectacles familiers de chez nous: les nuages de notre ciel, les jeux du soleil d'été dans nos hêtres et nos chênes, le cuivre et les opales de notre automne. Aujourd'hui, je les évoque et je les regrette. Un savant professeur a beau crier que le choléra accourt vers l'Europe et qu'il atteindra le Caire l'année prochaine. L'année prochaine, si je peux aller revoir l'azur laiteux de ce ciel, les vagues roses du désert, la grâce des mosquées et les voiles blanches qui courent sur le Nil, bombées par le vent du soir, comme autant de grands oiseaux, ce n'est pas sa prédiction qui m'arrêtera.

THÈBES

Du Caire à Louqsor, bourgade de sept mille habitants, dont les maisons carrées s'élèvent sur la rive droite du Nil, près des ruines de Thèbes, on compte, à vol d'oiseau, environ six cent cinquante kilomètres: à peu près la distance de Paris à Marseille. Les touristes qui ont le temps remontent le Nil en bateau. C'est très amusant. Mais il faut sept ou huit jours. Nous avons pris le train. On va plus vite et c'est moins cher. Quatorze heures d'express. Juste le temps de dîner et de bavarder en fumant un cigare, puis de dormir une bonne nuit. Les couchettes des wagons-lits sont tout à fait confortables. On se lève au petit jour, quand l'aurore tire doucement les rideaux devant le soleil. On voit s'éveiller, le long de la voie ferrée, les villages indigènes. Les champs s'animent, le soleil monte; les collines qui courent, à droite et à gauche, au seuil des deux déserts, se teintent d'une jolie couleur rose, et les scènes bibliques du Delta reparaissent devant nos yeux. Huit heures et demie: on arrive à Louqsor.