Heureux homme! Heureuse extension universitaire! Les spécialistes en égyptologie sont un peu moins tranchants. «Nous ne savons rien ou si peu que rien, me confessait M. Capart; je vous avoue que mes idées se modifient tous les jours.»
L'Égypte ancienne s'étend sur plus de quarante siècles. La Grèce et Rome elle-même font figure de collines en comparaison de cet Himalaya. Combien de races se sont succédé, depuis les premières dynasties jusqu'à l'époque romaine, dans la vallée du Nil! Combien de religions et de civilisations mêlées et confondues! Que d'éléments disparates dans leurs résidus!
Voilà un siècle à peine que les débris des monuments égyptiens commencent à sortir de terre. Les mêmes travaux, exécutés au même endroit, ont mis plus d'une fois au jour, dans le même instant, des «documents» appartenant aux époques les plus différentes: statues des premières dynasties, bijoux du Moyen Empire, bas-reliefs des derniers empires thébains. Qu'un géologue essaie donc de reconnaître et de déterminer les couches d'un terrain bouleversé de fond en comble par un cataclysme souterrain qui les aurait mélangées toutes! Imaginez que les savants de l'an 4000 retrouvent pêle-mêle, en Belgique et en France, sans connaître un traître mot de l'histoire de notre civilisation occidentale, des restes de dolmens druidiques, de basiliques romaines, d'églises gothiques, d'hôtels de ville Renaissance, de façades Louis XV! Que de tâtonnements, dans un tel labyrinthe, avant de trouver le fil conducteur!
Telle est exactement la position des égyptologues d'aujourd'hui. Quand ils croient tenir enfin le fil, celui-ci les mène dans une impasse. Il faut qu'ils reviennent sur leurs pas et qu'ils recommencent à chercher dans le noir. Tous les systèmes généraux se sont successivement évanouis. Les vrais savants se contentent d'exhumer des matériaux, de les étudier, puis de les classer s'il y a lieu. Cet inventaire de greffiers durera encore un siècle, peut-être deux. Après quoi, de la multitude des hypothèses qui auront été imaginées, surgira peut-être une faible lueur, prélude et aurore du plein jour. Un petit contingent de spécialistes explore lentement ce champ immense. Imaginez une tribu de taupes acharnée à soulever le Sahara!
Le cadre de la vie égyptienne, depuis des milliers d'années, n'a pas changé: même ciel d'incorruptible azur; même flot limoneux du même fleuve; même rosé tendre des montagnes. Il ne faut qu'un léger effort à l'imagination la plus pauvre pour évoquer les spectacles de la vie thébaine par exemple. Du haut du pylône de Karnak, M. Kaekebroeck lui-même verrait surgir des processions de prêtres, des parades militaires, des chars courir entre les sphinx de la voie triomphale, et le Pharaon trôner parmi ses gardes, ses eunuques et ses chasse-mouches. Mais l'âme de la vieille Égypte est encore, pour nous, un livre fermé. Sur sa sensibilité, sa façon de concevoir l'énigme du monde, sur sa vie intérieure, nous n'avons que des lueurs tremblotantes. Un homme un peu averti suit assez facilement, dans l'histoire grecque ou romaine, la courbe des idées morales et la sensibilité artistique. De l'âme farouche de la petite nation juive, qui ne bâtit qu'un seul temple, duquel il n'est pas resté pierre sur pierre, les frémissements sont venus jusqu'à nous. Rien de pareil pour l'âme de l'ancienne Égypte. Il faut se contenter d'y épeler péniblement quelques mots.
Il est certain que la civilisation égyptienne est une des plus imposantes, des plus grandioses que le monde ait connues. Art, religion, droit, législation, force guerrière et conquérante: rien ne lui manqua de ce qui assure aux peuples la force, l'éclat et la durée. Cela, nous le savons. Nous ne savons rien de plus. Quant à son origine, le problème n'est pas près d'être résolu. La civilisation égyptienne est-elle fille ou mère de la civilisation chaldéenne? M. Legrain et M. de Morgan, à Karnak, nous disaient qu'il se pose aujourd'hui dans ces termes. D'autres se demandent si elles ne seraient pas toutes les deux des rameaux d'un tronc plus ancien et encore inconnu.
LE DERNIER JOUR
Par une radieuse matinée qui rappelait la pimpante allégresse de notre mois de mai, nous sommes allés voir la nécropole de Saqqarah. On enfourche les ânes à la gare de Bedrechein, où arrive du Caire, en une petite heure, un lent train de banlieue. Julius trône sur l'unique siège d'un sandcar, haute et légère voiture aux essieux évasés: le conducteur trotte à côté du cheval. Un troupeau de moutons noirs s'affole devant notre cortège; sur la berge d'un canal, des pêcheurs vident leurs nasses; la moisson naissante déploie un tapis d'émeraude sur le limon de la plaine. Derrière le mince rideau de la «forêt des palmiers» fuit l'océan moutonné du désert. Ô futaies de nos grands bois, ruisselantes de flèches d'or et pleines de chansons! Pas un oiseau. Entre les troncs nus et clairsemés, qui dressent dans la lumière crue la dentelure de leurs panaches, trois cavaliers pourraient passer de front. Nous piquons droit sur une pyramide dont les degrés escaladent l'azur. Ici fut Memphis. Des vagues de poussière roulent sur sa nécropole, vieille de six mille ans.
Dans un livre loué par la critique allemande et dont M. Maspero parlait l'autre jour avec tendresse, M. Capart a décrit Une rue de tombeaux à Saqqarah. Une rue! Et il y en a des milliers. C'est Pompéi élevée à la cinquantième puissance. Pendant quarante siècles, on y bâtit pour les morts des maisons meublées, pourvues et décorées comme pour l'agrément et l'usage des vivants. L'immense ville souterraine déroule à l'infini l'écheveau de ses avenues bordées de demeures funéraires; l'Égypte des premières dynasties y étale les scènes rustiques de sa vie pastorale. Les pyramides ont poussé à la surface, comme des montagnes projetées vers le ciel par une éruption volcanique. Elles jalonnent en ligne droite, sur une file de trente lieues, la frontière du désert. Ce sont des tombes aussi, des tombes royales, postérieures aux tombes souterraines, dont notre Musée du Cinquantenaire, grâce à la générosité de M. le baron Empain, possède un intéressant spécimen.
Entre les pyramides de Saqqarah et celles de Gizeh, les plus grandes de toute l'Égypte, trois lieues de désert. Soulevés par un aigre vent du Nord, d'aveuglants tourbillons étendaient sur la route une molle croûte sablonneuse qui se brisait sous la foulée de nos montures. Quatre heures pénibles. La «terre promise», au loin, se montrait à nos yeux. Nous nous guidions sur le triangle de Chéops, posé comme un joujou à la limite de l'horizon et qui grandissait insensiblement devant nous d'une lente et solennelle ascension. Chephren, Mycerinus, et six autres, qui ont l'air de jeunes faons dispersés autour d'une girafe, composent avec Chéops, dont l'arête mesure deux cent dix-sept mètres, le groupe de Gizeh. Le Sphinx, un peu en avant, sa fière tête songeuse tournée vers l'Orient, fait sentinelle près des ruines de son temple.