Deux mers viennent mourir au pied de leurs assises formidables: la mer blonde et sans cesse agitée des sables infinis, et la mer riante des vertes cultures où la route du Caire enfonce un blanc sillon. Sans la canaille dont les savants assauts, combinés comme les manoeuvres d'une armée en bataille, ne laissent pas un moment de répit, on entendrait sans doute le langage de ces géants indestructibles qui ont vu défiler, depuis quatre mille ans, au milieu de hordes en armes, tant de maîtres de l'Égypte et du monde. Mais il y a trop de bédouins, trop de camelots, trop de chameliers, d'âniers, de baudets et de chameaux; et ils font trop de bruit. Vous échappez à une escouade par un adroit détour; six autres, un peu plus loin, vous guettent en embuscade. Il y a trop de touristes aussi. Voilà toute une famille en proie au photographe. Car il y a un photographe aux Pyramides, avec licence des autorités et monopole, probablement. Monsieur, Madame et Mesdemoiselles, à cheval sur de vieux bourricots, se composent, conseillés par «l'artiste», des attitudes héroïques.—Appuyez un peu plus à droite, Monsieur; veuillez pencher la tête, s'il vous plaît, Madame … Sauvons-nous; il me semble que le Sphinx va éclater de rire. Heureusement, le soleil couchant fit flamber pour nous, comme des torches d'or, les sommets des énormes triangles.
Un vaste et mélancolique cimetière paré des couleurs vives d'un immuable été: voilà l'Égypte. Une inexprimable tristesse naît de la splendeur de ces ossements, qui ne se relèveront jamais. La fête éternelle de l'azur n'éclaire qu'un tombeau. Nos ruines, à nous, ne sont qu'un accident: un arbre abattu dans une forêt vivante. Celles-ci sont mortes, et c'est pour toujours. Le désert m'a paru l'image de l'Égypte ancienne. Il ne faut qu'un souffle du vent pour y effacer la trace des caravanes. Bêtes chargées de richesses, hommes chargés de soucis et d'espoirs: leur route se reconnaît, çà et là, à un lambeau de tente emportée par le simoun ou à la carcasse d'un chameau mort. De même les quatre mille ans des Pharaons et leurs monuments gigantesques: quelques murs dégradés et croulants qui flottent comme des épaves sur un océan de ruines.
L'Égypte actuelle oppose sa repoussante décrépitude à cette froide mais attirante majesté. Ce n'est pas un mort; c'est un cadavre, et il sent. Moins et pire qu'un cadavre: un corps qui se décompose tout vif, lentement, sans en mourir, sous l'action d'une lèpre ou d'un chancre incurables. Plusieurs empiriques s'acharnent sur le patient, qui n'échapperait au bâton de l'Angleterre que pour tomber dans un pire esclavage. Mais le Sauveur est tenu à l'écart. On peut cependant défier les Jeunes Turcs, non moins décrépits que les Vieux, l'onguent constitutionnel et le vitriol d'une presse qui se croit libre parce qu'elle est enragée, d'opérer jamais, à eux seuls, la restauration nécessaire. «Le christianisme, disait Gerbet, est une grande aumône faite à une grande misère». La misère ici réunit tous les signes de la plus basse abjection. Et le misérable est mieux gardé contre l'aumône que les captives du sérail contre la curiosité.
End of Project Gutenberg's Quinze Jours en Egypte, by Fernand Neuray