La visite de la ville naissante s'est terminée, cela va de soi, par un déjeuner. Le conseil d'administration avait invité une centaine de convives. S.E. Boghos Pacha Nubar présidait. Au champagne, M. Paul Adam a célébré, dans un discours lyrique, le caractère grandiose, méditerranéen et prométhéen de la nouvelle Héliopolis. M. Pierre Baudin a exalté l'oeuvre accomplie par la France en Égypte aux temps du Premier Consul et de Ferdinand de Lesseps. On allait lever le camp sans que personne eût dit un mot de la Belgique et des Belges, quand M. Léon Carton de Wiart s'est levé.

Notre très distingué compatriote est proche parent du député de Bruxelles et du secrétaire du Roi. Il occupe au Caire une situation enviée. Peu d'avocats, en Égypte, pourraient soutenir, à n'importe quel point de vue, la comparaison avec lui. Au demeurant, l'homme le plus simple et le plus serviable du monde. En quelques mots précis, dénués de toute emphase, il a rappelé que la nouvelle Héliopolis est une entreprise belge, née de l'initiative d'un Belge et soutenue, pour une grande part, par le capital belge, à qui le courage, voire l'audace n'a jamais fait défaut: les Égyptiens sont payés pour le savoir. Il a fait acclamer la Belgique et les Belges. Encore un peu, on le portait en triomphe.

Un peu plus tard, une vingtaine de Belges se trouvaient réunis, au Caire, sans concert préalable, dans la salle basse d'un café où l'on débite une pétillante bière blonde. C'est M. l'ingénieur Pécher, le jeune et distingué directeur des Oasis, qui nous avait menés là. Georges Garnir, qui en était, a écrit que ce fut le meilleur moment de la journée. Personne ne le démentira. Les neuf provinces étaient représentées. Avons-nous ri! Véritable après-midi d'étudiants. Les passants s'arrêtaient pour nous regarder rire. Sommé de haranguer l'assistance en flamand, Julius Hoste, le feutre en bataille sur sa tête de guerrier boer, s'est exécuté avec entrain, en brandissant sa chope comme pour assommer, d'un coup de goedendag, quelque «damné fransquillon». M. Finoulst, un aimable et doux Ardennais qui est secrétaire d'une importante société belge, lui a donné la réplique en patois de Dinant. Des Ombiaux, puis Kaiser, puis Garnir y sont allés aussi de leur petit discours. Chacun disait à sa façon, même ceux qui ne disaient rien et qui s'abandonnaient en cachette à l'émotion, que la Belgique est le plus beau, le plus aimable pays du monde, et que ses enfants ont mille raisons de l'aimer. Moquez-vous si vous voulez. C'était très bon.

Je suis retourné à Héliopolis la veille de Noël, tout seul, non pour revoir pousser la ville nouvelle, mais pour flâner sur les ruines de l'ancienne. Les Arabes ont achevé de la détruire, et Memphis avec elle, quand ils ont bâti, avec les pierres de ces deux célèbres capitales, mortes depuis plusieurs siècles, mais encore debout au temps de leur invasion, les premiers palais et les premières mosquées du Caire. Les villas de Matarieh s'élèvent parmi les palmiers, les mimosas et les roses sur ses temples et ses monuments ensevelis. Les Jésuites français, qui possèdent au Caire un collège florissant, ont leur maison de campagne à Matarieh. M. Jean Capart m'avait donné un mot pour le bon Père Jullien. En me guidant sur le clocher de la chapelle, j'ai trouvé tout de suite le chemin. Le Père Jullien m'attendait. Il m'a fait les honneurs de son jardin, de sa chapelle et de ses ruines. L'aimable homme, et l'admirable jardin! La vieillesse ennemie n'a su courber sa haute taille. Il a quatre-vingts ans, bon pied, bon oeil, et une ouïe de vingt ans. Il m'a mené voir l'obélisque—le seul qui soit resté debout de tous ceux de la Basse et de la Moyenne Égypte; il date de 2760 avant notre ère—les soubassements d'un temple, les restes du mur d'enceinte, le parc d'autruches. Une heure et demie à baudet, et par une chaleur!… J'ai lu, dans une intéressante brochure qu'il a publiée sur «l'Arbre de la Vierge», que les obélisques romains des places Vaticane, Saint-Jean de Latran, du Peuple et Monte-Citorio ont été enlevés d'Héliopolis sous les empereurs.

La chapelle est charmante. On y voit une touchante inscription latine exprimant, avec une brève éloquence, la tristesse des religieux exilés qui attendent avec une foi inébranlable, dans le travail et le combat, l'heure où ils pourront rentrer dans leur patrie.

Quant au jardin, une pure merveille. Le Père Jullien en est très fier. Si vous voulez gagner son coeur, admirez tout haut ses bambous, ses palmiers, ses roses et les pommes d'or de ses mandariniers. «C'est un homme distingué», me disait de lui, au Caire, une personnalité appréciée pour son intelligence et son jugement. Je l'ai bien vu tout de suite. Cet homme très distingué est, par surcroît, un jardinier de premier ordre. C'est lui qui a dessiné et planté l'adorable jardin où j'ai passé, le 24 décembre 1907, une heure délicieuse, au milieu de beaux arbres inconnus, frémissants et tout verts, en songeant à la désolation et au froid de nos hivers. Cette merveille a poussé en vingt ans. Il y a vingt ans, le sable du désert tourbillonnait ici. L'eau du Nil et le Père Jullien ont fait pousser dans le désert ce paradis terrestre. L'eau du Nil, dans toute l'Égypte, don magnifique du vieux fleuve, opère tous les jours de ces miracles. Le Père Jullien l'amena près de ses plantations. Au bout de quelques années, le jardin fut plein de promesses. Les bambous, hauts de vingt mètres, croissent d'un noeud—plus de dix centimètres!—par jour. «Il y a six mois, me disait le Père Jullien, j'embrassais facilement, de mes deux bras arrondis, ce jeune acacia. Essayez donc aujourd'hui.» Le tronc a grossi d'au moins vingt centimètres.

Matarieh a rang de lieu saint secondaire. L'Arbre de la Vierge y est vénéré depuis les premiers temps de l'Église égyptienne. Un vieux tronc rabougri, rejeton de l'arbre primitif, qui mourut en 1694, pousse encore des rameaux verdoyants. C'est un sycomore. Vainqueur de quatre-vingt mille Turcs à Héliopolis, Kléber y grava son nom de la pointe de son épée. La tradition remonte au Ve siècle suivant laquelle la Sainte Famille, ayant gagné l'Égypte après la fureur d'Hérode, se serait reposée à son ombre. Une source aurait jailli, tout près, pour rafraîchir l'Enfant. On montre encore la source.

Un peu plus loin, un vieux fellah, robe blanche et turban jaune, surveille deux boeufs qui tournent comme les chevaux de nos campagnards au manège. Contemplons une sakieh en travail. Une longue pièce de bois est attachée au flanc de chaque animal, joignant, de son autre extrémité, une grande roue enfoncée verticalement dans un puits et armée de vases en terre. Ces vases vont puiser l'eau qui tombe, à l'orifice du puits, dans, une rigole où elle bondit en chantant. Ainsi est captée la fertilité du Nil, seigneur et providence de l'Égypte.

FOOTNOTES:

[Note 1: D'après le rapport officiel qui vient d'être publié, par notre Ministre au Caire, sur la situation de l'Égypte, trente-six villas, vingt-trois magasins et plusieurs maisons de rapport ont été construits depuis le printemps de 1907.]