[Note 2: Cette ligne a été ouverte à l'exploitation dans le courant de 1908. «L'affluence des voyageurs est telle, dans l'après-midi, qu'une partie d'entre eux seulement peut être transportée», dit le rapport du Ministre de Belgique au Caire.]

[Note 3: D'après le rapport de notre Ministre au Caire, les contrats seront signés à la fin de l'année courante.]

L'ÉGYPTE ET L'ANGLETERRE

On reparle dans les journaux—dans les journaux anglais et français tout au moins—du «mouvement nationaliste égyptien». A peine rentré en France, M. Maurice Barrès a été invité par un journaliste à dire ce qu'il en pensait. Le gouvernement anglais vient d'autoriser le gouvernement égyptien à mettre en liberté plusieurs fellahs détenus, depuis à peu près deux ans, dans une des dures prisons de là-bas, pour avoir participé à l'échauffourée qui coûta la vie à un officier anglais. Ce gentleman, en compagnie de quelques camarades, fusillait, près d'un village du Delta, les pigeons qui couraient dans les champs labourés. Le fellah aime beaucoup ses pigeons. Pas de maison, dans les villages, qui n'ait son colombier. Les officiers anglais avaient fait bonne chasse. L'un d'eux, par surcroît, avait blessé, de quelques plombs égarés, une vieille femme et un enfant. Les paysans s'ameutèrent et fondirent, en bande, sur les chasseurs, qui passèrent tout de suite à l'état de gibier. Entourés, menacés, frappés, ils purent s'échapper néanmoins, grâce à la vitesse de leurs jambes. L'un d'eux mourut d'avoir couru trop longtemps et trop vite. Les coupables—c'est-à-dire, naturellement, les fellahs!—furent sévèrement punis. On en pendit quatre, préalablement fustigés. Plusieurs autres furent condamnés aux travaux forcés; l'Angleterre vient de leur rendre la liberté. Ses journaux ne tarissent pas sur la magnanimité de cette action. Telle est, en raccourci, et sauf erreur sur les détails, la célèbre affaire de Denchawaï. On ne pourrait choisir une plus «actuelle» entrée en matière pour un article sur l'Égypte d'aujourd'hui.

Joanne, Baedeker ou Larousse vous diront que l'Égypte, hellénisée, après la mort d'Alexandre le Grand, et gouvernée, jusqu'à la mort de Cléopâtre, par de successives dynasties ptolémaïques, devint province romaine, puis suivit la loi de l'empire byzantin, qui se la laissa prendre, au VIIe siècle, par les Arabes, supplantés eux-mêmes, au XVIe, par les Turcs. Napoléon, vainqueur des Mameluks; des Turcs et des Anglais, l'aurait sûrement donnée à la France si la décrépitude du Directoire mourant ne l'avait rappelé à Paris. Mohammed-Ali, sous Louis-Philippe, la rendit indépendante, en fait, du sultan de Constantinople, qui n'en est plus depuis lors que le souverain nominal. Depuis les victoires de ce grand homme d'État, l'Égypte a une dynastie héréditaire. Le khédive n'est tenu, vis-à-vis de Constantinople, qu'au tribut et à l'hommage.

Mais le véritable souverain de l'Égypte d'aujourd'hui, c'est l'Angleterre. Elle est censée surveiller, contrôler au nom de l'Europe le gouvernement égyptien. En fait, elle gouverne et elle règne, sans avoir de compte à rendre à personne, ni aux puissances, ni aux indigènes. Le khédive, vassal du Grand Turc, est le pupille de l'Angleterre. Les folies et les prodigalités du khédive Ismaïl, sous le règne duquel Ferdinand de Lesseps perça l'isthme de Suez, amenèrent les puissances à intervenir dans l'administration de l'Égypte. Les tribunaux et la Caisse de la Dette ont encore un personnel international. Il y a moins de trente ans, la France, admirablement servie par ses religieux, et dont la langue était parlée partout, occupait encore, à tous les points de vue, le premier rang. Elle contrôlait officiellement, au nom de l'Europe, de compte à demi avec l'Angleterre, le gouvernement égyptien. Égale en droit de sa rivale séculaire, elle avait, en fait, le pas sur elle. Comment elle perdit cette enviable primauté? Le fait est encore dans toutes les mémoires. En 1882, au lendemain de la révolte d'Arabi pacha et du massacre d'Alexandrie, où plusieurs résidents étrangers furent assassinés par la populace, une intrigue victorieuse de M. Clémenceau l'empêcha de participer à la répression nécessaire. L'Angleterre, ayant été seule à la peine, recueillit tout le profit de son effort. L'accord anglo-français, qui valut à la France, il y a quelques années, le redoutable cadeau du Maroc, abolit ce qui pouvait lui rester de droits traditionnels.

Son influence, depuis lors, n'a cessé de décroître. En dépit de l'entente cordiale, le gouvernement anglo-égyptien pensionne, dès qu'il le peut, quelquefois avant l'âge, les fonctionnaires français, remplacés incontinent par des anglais. Ses commerçants ne brillent pas en général par l'initiative. Les nôtres sont plus connus, plus laborieux, plus estimés et réussissent davantage. Il lui reste, il est vrai, ses missionnaires, Jésuites et Frères des écoles chrétiennes, ses savants et ses journalistes.

De ceux-ci, j'aime mieux ne pas dire grand'chose. Ils nous ont gentiment invités à dîner. Puis, ce n'est peut-être pas leur faute si les journaux égyptiens de langue française ont, au Caire, une si déplorable réputation. Quelques-uns de ces journaux sont rédigés en français de Saint-Domingue ou de Haïti. Un au moins, asservi à une loge méprisée, honore le clergé et la foi catholiques des plus basses injures. Avant de le lire, je croyais que les orateurs de nos congrès de Libre Pensée étaient sans rivaux dans ce genre. Je croyais leur pompon sans égal. Mais il a fallu se rendre à l'évidence, jamais ils ne parleront dans ce style des «sbires de l'Inquisition» et des «esclaves de Rome». Dans quelques autres, on fait un plus fréquent emploi de l'escopette que de la plume. «Payez, et vous serez considérés …» Ce ne sont pas ces vengeurs qui rendront jamais l'Égypte à la France.

Les égyptologues français sont incomparables. De son ancienne parure, il ne lui reste que ces joyaux, mais ils sont en or fin. Mariette, mort à la tâche, commença, avec d'autres, la glorieuse lignée. M. Maspero jouit aujourd'hui d'une autorité universelle. Ce sont les savants français qui ont ressuscité l'Égypte des Pharaons, déblayé les temples, découvert et décrit les tombeaux. Ses missionnaires la serviraient, sinon avec plus d'ardeur, peut-être plus efficacement encore si ses gouvernants ne s'ingéniaient aujourd'hui à les contrarier, à les humilier, voire à les diffamer. Mais qu'elle y prenne garde. La langue française perd du terrain au profit de l'anglais. Nos âniers, à Luxor, parlaient couramment l'anglais. Ils ne savaient pas un mot de français, pas un seul. De même le drogman Abd-El-Rahim, beau et grave bédouin de vingt-cinq ans, doux, poli, musulman de la stricte observance, qui nous guida, cinq jours durant, à travers les ruelles du vieux Caire «non pour gagner de l'argent, disait-il, mais pour le plaisir de servir de braves gens comme vous, des amis de M. Jean Capart». Il a tout de même fini par accepter nos piastres …

Bref, l'Égypte appartient, en fait, et en dépit de toutes les fictions diplomatiques, à l'Angleterre. Le représentant de l'Angleterre a le titre de «consul général de Sa Majesté Britannique», rien de plus. En réalité, qu'il s'appelle lord Cromer ou sir Gorst, il est le véritable maître du pays. Vous savez que l'Égypte n'a pas de Parlement. L'exécutif, ministres et khédive sont dans sa main. Aucune dépense ne peut se décider, aucune nomination se faire sans son autorisation. Lord Cromer, qui vient de prendre sa retraite, s'appliquait, dans les premiers temps de son règne, à ne pas faire sentir le mors. L'impératif ne lui était pas familier. Il insinuait, il conseillait, il guidait; il n'ordonnait jamais. L'Angleterre ne témoignera jamais assez de gratitude à cet homme d'État, éminent entre tous, ouvrier de la première heure, dont le génie fit de l'Égypte, terre sans maître, proie convoitée par plus d'une puissance et sur laquelle les droits de la France étaient primordiaux, une province anglaise. Son gouvernement l'a comblé d'honneurs. On n'en raconte pas moins, là-bas, qu'il partit, non point volontairement, mais en disgrâce. J'ai entendu dire que l'habitude du pouvoir avait usé, à la longue, sa courtoisie et développé ses tendances despotiques. Gonflé, aigri, remarié sur le tard, confiant dans sa force, il finit par perdre cette habileté et ce tact souverains auxquels il avait dû, pour une bonne part, ses premiers succès et la rapidité de sa fortune. Impérieux, cassant, coupant, il humiliait, par plaisir pur ou par caprice, les personnalités les plus «considérables». J'ai entendu dire aussi que lord Cromer manifesta tout haut, et plus d'une fois, qu'il désapprouvait la campagne menée en Angleterre contre l'État du Congo par les missionnaires baptistes. Mais l'un n'empêche pas l'autre, évidemment.