Sans parler de la première emprise de jeunesse, des premiers élans d'admiration qui durent s'atténuer secrètement lorsque Baudelaire prit pleine possession de son talent, il est évident que, dans cet attachement, l'intérêt eut une part.
Non que dans ses relations avec Sainte-Beuve, Baudelaire poursuivît un avantage personnel. Vraisemblablement, quoique sans grande confiance, il espérait, il ne désespérait pas qu'un jour, peut-être, à la longue, son tour de Lundi viendrait. Mais au peu que Sainte-Beuve lui avait accordé, à ces éloges retenus, et par raccroc, que le critique lui dispensait dans un coin d'article, Baudelaire était trop fin pour ne pas discerner que ce jour était encore bien lointain, bien incertain, si encore il devait jamais luire. Au surplus, son orgueil lui permettait d'attendre et lui défendait de demander plus. Une seule fois il fléchit, c'était en 1860, lorsque parurent les Paradis artificiels. Baudelaire alors nettement sollicita de Sainte-Beuve un article. Mais par les lettres récemment publiées dans la Revue de Paris, nous connaissons les dessous de cette défaillance. «J'ai plus que jamais besoin d'être soutenu, écrivait-il à Sainte-Beuve et je devais vous rendre compte de mon embarras.» Embarras signifiait le dernier degré de la détresse, misères physiques, misère pécuniaire, un homme à la dérive. Cette sollicitation dictée par l'angoisse resta, on le sait, sans résultat. Ce fut la première et la dernière.
Par contre, si peu quémandeur pour lui-même, nous avons vu que, en faveur de Poe, Baudelaire n'hésitait pas à harceler Sainte-Beuve. De 1856 à 1865, pas une année sans que Baudelaire ne revienne à la charge, ne caresse et ne relance le critique pour lui arracher l'article sur Poe. C'est chez lui le même acharnement qu'à demander de l'argent à sa mère pour Jeanne Duval. Avec la Muse noire, Poe avait fini par devenir sa grande charge, son grand devoir. Pour lui gagner Sainte-Beuve, il eût tout pardonné, il pardonnait tout au critique. Poe fut sûrement dans leur attachement un des liens les plus solides.
Mais en dehors de ces calculs—bien désintéressés—ce qui semble avoir le plus retenu Baudelaire à Sainte-Beuve, malgré déboires et déceptions, c'est Sainte-Beuve lui-même, sa fréquentation, sa société.
Si orgueilleux que fût Baudelaire, visiblement il avait été flatté par l'accueil affable de cet écrivain fameux, son aîné presque de vingt ans, maître de toutes les renommées littéraires de l'heure, et dont la porte ne s'ouvrait qu'à des pairs ou à des intimes.
«Un homme qui, malgré ma jeunesse relative, m'a toujours pris pour son égal!» écrivait-il fièrement à sa mère en 1865. Traitement peu commun de la part de Sainte-Beuve, si réservé, si en méfiance contre les intrus et les fâcheux.
Et effectivement, faute de services, il ressort de leur correspondance que Sainte-Beuve ne ménageait à Baudelaire ni une paternelle considération ni de délicats égards ni même des avis et des réconforts d'autant plus précieux qu'ils venaient de plus haut.
«Est-il permis de venir se réchauffer et se fortifier à votre contact? lui écrivait Baudelaire en 1865 (un mois après lui avoir adressée vainement Gordon Pym). Vous savez ce que je pense des hommes atonifiants et des hommes tonifiants. J'ai besoin de vous comme d'une douche.»
On se demande, du reste, dans quelle société Baudelaire si réfléchi, si épris de belles lettres, eût trouvé l'équivalent en agrément et en qualité de ce que lui offrait celle de Sainte-Beuve. Banville bien superficiel et funambulesque, Gautier pliant sous le feuilleton et, en ses propos, plus rapin que penseur, Leconte de Lisle absorbé dans ses transcriptions de l'antique, Poulet-Malassis bon lettré mais tout à ses échéances, Asselineau aimable polygraphe mais sans profondeur, Théophile Silvestre écrivain de haute marque mais toujours au dehors pour des inspections d'art, Flaubert à Croisset, Barbey d'Aurevilly, le tempérament le plus proche du sien, mais accaparé par le roman, le journalisme, les salons,—à la vérité, comme tous les esprits supérieurs, Baudelaire se trouvait très isolé dans son époque[ [C]. A défaut de Renan qu'il ne connaissait pas et qui d'ailleurs se désintéressait ouvertement des auteurs du jour, on conçoit que, pour un poète de cette envergure et de cette culture, la familiarité, même inefficace, de Sainte-Beuve ait été la planche de salut, le præsidium rêvé. Et l'on s'explique que pour le garder Baudelaire ait avalé tant de couleuvres.
[C] Au moment où se corrigent les épreuves de cette étude, la Revue de Paris, du 15 octobre 1917 publie une lettre de Baudelaire qui apporte aux remarques ci-dessus la confirmation du poète lui-même: «Excepté d'Aurevilly, Flaubert, Sainte-Beuve, je ne peux m'entendre avec personne. Th. Gautier seul peut me comprendre, quand je parle peinture.» (11 août 1862).