Feuilletez d'ailleurs cet immense Larousse que constitue l'œuvre critique de Sainte-Beuve. Alors que tant de poètes subalternes, tant d'écrivains quelconques y bénéficient de longs articles, vous n'y découvrez pas un seul Lundi consacré à Baudelaire. Puis contrôlez par la correspondance des deux écrivains et vous aurez vite établi le relevé de ce que Sainte-Beuve accorda à son jeune ami, à celui qu'il appelait paternellement «son cher enfant».

1856.—Baudelaire publie sa première traduction de Poe: Histoires extraordinaires. Lui qui ne sollicitait jamais pour son compte n'hésita en aucun cas à quémander pour Poe. Il s'était institué le barnum, l'impresario de Poe, le cultivateur acharné de sa gloire en France. Le silence sur Poe, la moindre critique contre son œuvre, meurtrissait Baudelaire au plus vif[ [5]. Pour une insignifiante réserve sur le conteur américain, il faillit se brouiller avec d'Aurevilly.

En 1856 donc, il écrit à Sainte-Beuve pour lui recommander le volume[ [6]. Nous avons la réponse de Sainte-Beuve. Il promet ferme un article. En bas, une note naïve de l'éditeur ajoute: «Cet article n'a jamais été fait.» Et d'un![ [7]

1857.—Les Nouvelles histoires extraordinaires. Nouvelle lettre de Baudelaire à Sainte-Beuve[ [8]. Même silence de Sainte-Beuve. Et de deux!

Les Fleurs du Mal. Sainte-Beuve en connaît, avoue en connaître plusieurs morceaux. Entre autres, il doit avoir lu les vingt pièces publiées dès 1855, dans la Revue des Deux Mondes[ [9]. Voici l'ouvrage complet. Occasion unique de lancer un jeune poète qui se détache avec éclat de la cohue courante, se donne et est reçu par Sainte-Beuve comme un disciple. Le critique s'en tient pourtant à une longue lettre embarrassée, où ne sont pas oubliées les Pensées de Joseph Delorme ni les Consolations et où les éloges sans chaleur se mâtinent de gronderies vieillottes. Quant à un article, néant. Et de trois!

Mais arrive le procès: Baudelaire en danger. Concédons que, critique officiel, Sainte-Beuve se trouve en délicate posture pour intervenir. Au moins pourrait-il autoriser Baudelaire à publier sa lettre dans le recueil d'articles adressé aux juges. Pas question. Tout juste s'il donnera quelques extraits de cette lettre trois ans plus tard, en 1860[ [10]. Et il ne la publiera complète que neuf après, le poète mort, en 1869, dans un furtif appendice des Lundis.

Il est vrai que, sous main, il glisse à Baudelaire des: «Petits moyens de défense.» Effectivement bien petits. «Tout était pris dans le domaine de la poésie. Lamartine avait pris les cieux. Victor Hugo avait pris la terre(?) et plus que la terre(??). Laprade avait pris les forêts. Musset avait pris la passion et l'orgie éblouissante (sic). Théophile Gautier avait pris l'Espagne (!). Ce que Baudelaire a pris. Il y a été comme forcé[ [11]

Et cela finissait par un coup de dent à Musset, dont la vogue torturait Sainte-Beuve—Musset dont il conseillait de souligner les côtés obscènes et pornographiques. Ainsi nuls risques et tout profit.

Baudelaire n'en garda pas moins de ces conseils une éternelle reconnaissance.

1858.—Gordon Pym. Nouvelle lettre de Baudelaire à Sainte-Beuve en faveur de Poe[ [12]. Pas d'article. Et de quatre!