1859.—Un petit scandale. Hippolyte Babou moins patient que Baudelaire a dénoncé dans un article le silence obstiné de Sainte-Beuve sur l'auteur des Fleurs du Mal, et flétri nettement les réticences cauteleuses du grand critique qui ne se répand en copie que sur les ouvrages de second ordre[ [13].

Affolement de Baudelaire à l'idée d'être rendu responsable, quoique innocent. Lettre à Sainte-Beuve pour se disculper[ [14]. Réponse indignée de Sainte-Beuve, furieux de se voir dévoilé[ [15].

«Vous ne pouvez vous faire une idée de ce que c'est que la lettre de Sainte-Beuve, écrit Baudelaire à Malassis. Il paraît que, depuis douze ans, il notait tous les signes de malveillance de Babou. Décidément, voilà un vieillard passionné avec qui il ne fait pas bon se brouiller...[ [16].»

Vraisemblablement Sainte-Beuve tint toujours rancune à Baudelaire de cet incident. Du moins, pour se taire, le ressentiment lui fournissait là une espèce d'excuse.

La même année, Baudelaire publiait son étude sur Théophile Gautier. Il va de soi que, selon l'usage, Sainte-Beuve n'en souffla pas mot. Et de cinq!

1860.—Les Paradis artificiels. Lettre de Baudelaire à Sainte-Beuve indiquant discrètement que M. Dalloz, directeur du journal où opère le critique, lui a dit: «Le livre est digne de Sainte-Beuve. Faites une visite à Sainte-Beuve à ce sujet.» Baudelaire ajoute: «Je n'aurais osé y penser. Cependant j'ai plus que jamais besoin d'être soutenu.» Le post-scriptum fait allusion à un morceau de pain d'épice qu'en passant il avait porté à Sainte-Beuve, fort gourmet[ [17]. Nous avons la réponse de Sainte-Beuve. Evasive, ajournant l'article, alléguant des arriérés, ne promettant rien. Par contre il daigne remercier du pain d'épice. Et de six![ [18]

A la vérité, il se croyait largement quitte envers Baudelaire. Car, piqué quand même par l'article de Babou, comprenant la nécessité de rompre le silence, il s'était enfin décidé à nommer Baudelaire dans une Causerie du Lundi, en date du 20 février[ [19]. Il y revenait sur l'article de Babou, accusait son accusateur d'envie, et finalement, comme un chien qu'on fouette, arrivait à Baudelaire. Oh! sans se fouler, sans se donner grand mal, recopiant simplement entre guillemets des fragments de la lettre qu'il lui avait adressée en 1857. On trouvera cette lettre à la suite des Fleurs du Mal dans l'édition définitive. On la rapprochera de l'article que, dans le même temps, Barbey d'Aurevilly consacrait au livre[ [20]. Et on pourra mesurer toute la distance artistique qui sépare un Sainte-Beuve d'un Baudelaire, un Sainte-Beuve d'un d'Aurevilly.

Pour Sainte-Beuve, Baudelaire est «un esprit fin», un talent «habile et curieux». Mais «Baudelaire se défie trop de la passion(?), de la passion naturelle(?)». Il «accorde trop à l'esprit, à la combinaison». «Laissez-vous faire, conseille Sainte-Beuve, ne craignez pas tant de sentir comme les autres, n'ayez jamais peur d'être trop commun.» Toutefois, il convient aimer quelques pièces dont certaines lui semblent dignes de l'Anthologie. Enfin «il tient compte surtout à Baudelaire» (comme à Bouilhet et à Soulary) «de ce qu'ils viennent tard, quand l'école dont ils sont a déjà tant donné et tant produit, quand elle est comme épuisée... Ils soutiennent avec honneur, ils décorent le déclin et le coucher de la Pléïade».

On possède ici, presque au complet, le sentiment de Sainte-Beuve sur Baudelaire, la cote qu'il lui attribue: un petit poète de troisième ou quatrième ligne, un de ces humbles glaneurs à la suite, qui viennent quand les maîtres ont fauché le meilleur du champ, esprits fins, bizarres, distingués, mais qui ne peuvent ramasser que les épis de surcroît, les déchets de grande moisson, ce qui reste...

Rappelez-vous plus haut les moyens de défense: «Lamartine avait pris les cieux, Hugo avait pris la terre... etc.»