Sainte-Beuve à ce moment, comme on voit, était loin du jugement porté vingt ans plus tard par Banville et que la postérité ne cessera de confirmer:
«Il faut admirer en Baudelaire un des plus grands hommes de ce temps et qui, si nous ne vivions pas sous le règne intellectuel de Victor Hugo, mériterait que nul poète contemporain ne fût mis au-dessus de lui. De tous les artistes modernes du vers, l'auteur des Fleurs du Mal est le seul qui n'ait rien dû à l'auteur de la Légende des siècles. Il ne procédait ni de lui ni de personne...[ [21]»
1861.—Richard Wagner et Tannhaüser. Nul article de Sainte-Beuve. Et de sept.
Les Fleurs du Mal, seconde édition augmentée. Cette fois, Baudelaire, comme tout le public littéraire, doit attendre son tour de Lundi. Plus de procès à invoquer. Un recueil classé, consolidé, abordant presque déjà la gloire. Evidemment le père Sainte-Beuve va y aller de son article, donner son impression d'ensemble sur l'homme et sur l'œuvre. Mais non. Pas une ligne, pas un mot, pas une allusion. Et de huit!
1862.—Un coup de tonnerre. Baudelaire, en manière de manifestation artistique, d'affirmation personnelle, se présente à l'Académie. Fâcheux contre-temps pour Sainte-Beuve qui s'apprêtait à faire campagne dans cette élection et à peser publiquement les titres des candidats[ [22]. Arrivé à Baudelaire, comment s'en tirer? Impossible de passer sous silence, ou de malmener son «jeune ami». Et d'autre part, pas moyen de s'associer à cette gaminerie sans nom: Baudelaire, le petit Baudelaire candidat! Sainte-Beuve ici n'a pas trop de toute son adresse, pour ne pas dire plus. Il écrit:
«On s'est demandé d'abord si M. Baudelaire en se présentant voulait faire une niche à l'Académie et une épigramme; s'il ne prétendait point l'avertir par là qu'il était bien temps qu'elle songeât à s'adjoindre ce poète et cet écrivain si habile et si distingué dans tous les genres de diction, Théophile Gautier, son maître[ [22 bis]. On a eu à apprendre, à épeler le nom de M. Baudelaire à plus d'un membre de l'Académie qui ignorait totalement son existence. Il n'est pas si aisé qu'on le croirait de prouver à des Académiciens politiques et hommes d'État comme quoi il y a, dans les Fleurs du Mal, des pièces très remarquables vraiment pour le talent et pour l'art...; et qu'en somme M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable et par delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux, où on lit de l'Edgar Poe, où l'on récite des vers exquis, où l'on s'enivre avec le haschich pour en raisonner après, où l'on prend de l'opium et mille drogues abominables dans des tasses d'une porcelaine achevée. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d'une originalité concertée et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe du Kamtchatka romantique, j'appelle cela la folie Baudelaire. Est-ce à dire seulement, et quand on a tout expliqué de son mieux à de respectables confrères un peu étonnés, que toutes ces curiosités, tous ces regards et ces raffinements leur semblent des titres pour l'Académie, et l'auteur lui-même a-t-il pu sérieusement se le persuader? Ce qui est certain, c'est que l'auteur gagne à être vu, que là où l'on s'attendait à voir entrer un homme étrange, excentrique, on se trouve en présence d'un candidat poli, respectueux, exemplaire, d'un gentil garçon, fin de langage et tout à fait classique dans les formes...»
J'ai souligné quelques-uns des traits les plus protecteurs, les plus dédaigneux dans ce certificat de bonnes lettres et bonnes façons. Quel ton, en effet, pour parler de Baudelaire! Quelle différence avec les accents déférents d'un Barbey d'Aurevilly, d'un Asselineau, d'un Edouard Thierry!
N'empêche que de la part de Sainte-Beuve, si gros Monsieur, juché si haut, un tel acte de condescendance, un tel présent de publicité pouvaient paraître exceptionnels. Baudelaire, évidemment, sentit plus l'honneur que les réserves. Il écrivit à Sainte-Beuve une lettre débordante de gratitude[ [23].
Dès cet instant, il était à sa merci, suivit tous ses conseils académiques, n'insista plus, se désista. Sainte-Beuve le félicita de cette renonciation. «Quand on a lu votre dernière phrase de remerciement conçue en termes si modestes et si polis, on en a dit tout haut: Très bien! Ainsi vous avez laissé de vous une bonne impression: n'est-ce donc rien[ [24]?»
Baudelaire ne put nier, mais dut probablement penser que, pour ses candidats, Sainte-Beuve se contentait de peu.