1863-1864-1865-1866.—Eurêka, les Histoires grotesques et sérieuses[ [25], des vers dans les Poètes français de Crépet, des vers dans le Parnasse contemporain. Sur tout cela cherchez dans Sainte-Beuve: silence, silence. Une fois pour toutes avec son «jeune ami» il s'est mis en règle. Compte clos, crédit arrêté. Il ne parlera plus jamais de Baudelaire[ [26].
Il le sait cependant aux abois, forcé par les dettes à l'exil, interdit de séjour, gravement malade, plus que pauvre. Sur des prières aussi discrètes que réitérées, il semble bien, sans que ce soit sûr, lui avoir donné un coup d'épaule auprès du libraire Garnier pour une édition complète. Mais d'articles, de citations, plus l'ombre[ [27].
Quand Baudelaire meurt, une banale lettre de condoléances à Mme Aupick. C'est tout.[ [28]
Et pourtant, j'oublie un détail. Cela se passait en 1869. Un grand mouvement se dessinait autour de la mémoire de Baudelaire. La Fizelière et Decaux avaient publié l'année précédente—hommage inconnu à Sainte-Beuve—une bibliographie minutieuse de l'auteur des Fleurs du Mal, où se trouvaient notés les moindres de ses poèmes, les moindres de ses études[ [29]. L'éditeur Michel Lévy, emboitant le pas, adoptait les vœux des amis de Baudelaire, commençait l'édition des œuvres complètes, tant souhaitée par le poète.
Une œuvre complète à embrasser, une carrière totale à juger, le sujet idéal pour un Lundi de Sainte-Beuve. Tout le monde sans doute guettait l'article, l'éditeur comme les lettrés.
Mais non. Sainte-Beuve, figé dans son mutisme, ne vit là qu'un prétexte à réclamation personnelle. La lettre de 1857 ayant été publiée par Michel Lévy à la suite du premier volume, il y aperçut des fautes d'impression. Pour rectifier, il donna le texte authentique à la fin d'un tome des Lundis. La lettre était précédée de ces lignes[ [30]:
«Le poète Baudelaire, très raffiné, très corrompu à dessein et par recherche d'art, avait mis des années à extraire de tout sujet et de toute fleur un suc vénéneux et même, il faut le dire, assez agréablement vénéneux; c'était d'ailleurs un homme d'esprit assez aimable à ses heures et très capable d'affection...»
A ce maigre bouquet se réduisit sa couronne funèbre, à cette sèche notice l'étude définitive qu'on espérait. Même au delà de la tombe, Sainte-Beuve ne gâtait pas «son cher enfant».
Comme chez beaucoup de critiques, chez Sainte-Beuve, à côté de vues fines et ingénieuses, abondent les bévues, les injustices, les incompréhensions.