Toutefois, parmi les siennes, on peut distinguer trois périodes. Dans la première, c'est un enthousiasme sincère ou voulu qui l'abuse. S'improvisant le héraut de la phalange romantique, souvent les amitiés ou les antipathies de groupe l'entraînent trop loin dans le dénigrement ou dans l'éloge.
Après 1835, il a pu se convaincre que, comme poète, il était à jamais surpassé, «gratté», par ses compagnons de lutte: Lamartine, Hugo, Gautier, Vigny, Musset. Dès lors, malgré lui, c'est l'envie qui l'égare. Une brouille avec Hugo lui épargnera le supplice de chanter ses louanges. Envers les autres, par contre, son envie ne se maîtrise plus. Elle suinte en gouttelettes amères dans ses journaux privés, ses remarques secrètes. Puis, au jour propice: anniversaire, réception académique, malheur, mort, elle déferle dans un article. Pas un de ces grands noms qu'elle n'ait aspergés de ses jets venimeux[ [A].
[A] Pour être exacts, rappelons cependant une épargnée: Mme Desbordes-Valmore, dont Sainte-Beuve fut des rares à sentir et à vanter, comme il fallait, le génie.
Enfin, à partir de 1850, le train artistique le déroute. Il n'y est plus, ne suit plus. L'incompétence ici l'aveugle. Il néglige Leconte de Lisle, Michelet, Barbey d'Aurevilly. Il se trompe lourdement sur Flaubert. Il passe à côté de Verlaine. L'envergure de Baudelaire lui échappe.
Dans ces données comme dans les documents cités plus haut, on trouverait peut-être une explication de son attitude envers Baudelaire.
Son silence presque continu sur l'auteur des Fleurs du Mal procéderait de deux des phases ci-dessus: la troisième, puis la seconde. Tant que Baudelaire reste obscur, il l'omet ou le diminue, faute de l'apprécier à sa valeur. Dès que la gloire de son «jeune ami» se lève, il s'en tait, crainte de la pousser.
Avec Baudelaire il commence par l'incompétence et il termine par l'envie.