Parmi les nombreux articles qu'a suscités ma précédente étude et qui nous montrent en pleine ascension la gloire comme la faveur de Baudelaire, il s'en est trouvé quelques-uns pour prendre la défense de Sainte-Beuve. Notamment l'âpre plaidoyer qu'a publié dans le Temps mon ami M. Paul Souday.
Il serait oiseux de discuter ici longuement les griefs personnels que m'oppose le sagace critique du Temps.
De ce qu'on est chroniqueur, romancier, auteur dramatique, s'ensuit-il que vous soient interdites la culture, la lecture et certaines prédilections littéraires? De ce qu'on admire chez Vallès le grand écrivain, le grand romancier, résulte-t-il qu'on doive endosser ses boutades, ses foucades, ses idées et qu'avec lui on doive renvoyer Baudelaire à l'asile ou Homère aux Quinze-Vingts? Enfin, parce qu'en maint endroit Barbey d'Aurevilly surcharge fâcheusement son style d'arabesques et de clinquant, parce qu'il écrivit sur Gœthe un pamphlet superficiel, parce qu'en une de ses phrases il se rencontre avec Sainte-Beuve, faut-il pour cela taire la rare clairvoyance de son étude sur les Fleurs du Mal et nier le contraste frappant avec le critique des Lundis? Sincèrement je ne le pense pas.
Sur le reste du débat, d'autre part, les faits et les documents que j'ai cités me paraissent répondre; et sans fol orgueil, je crois que l'interprétation que j'en ai donnée n'outrepassait ni la mesure ni la vérité.
Comme exemples, ne reprenons que les dates et les œuvres culminantes; en 1861, la seconde édition des Fleurs du Mal,—en 1869, l'édition des œuvres complètes.
En 1861, l'autorité littéraire de Baudelaire ne souffre plus conteste. Il apporte un recueil entièrement renouvelé, expurgé des pièces libres qui pouvaient effaroucher la critique officielle, augmenté de pièces inédites dont quelques-unes magistrales, comme le Voyage, ce joyau de la poésie française. A ce moment, pas de poète, pas de critique qui ne s'incline devant son talent. A ce moment, Leconte de Lisle, si sévère pour lui-même, si dur pour autrui, lui consacre un article, où, malgré la réserve des épithètes et ce quelque chose de tendu qu'avaient toujours ses louanges, on voit Baudelaire placé au premier rang, hors pair[ [31].
Si alors Sainte-Beuve résiste au mouvement, s'obstine dans son mutisme, ce n'est nullement malveillance ni même absolue incompréhension. C'est, comme le prouvent nos documents, qu'il tient Baudelaire pour un poeta minor ne méritant pas encore le dignus intrare dans la galerie des Lundis.
Or, comment appeler d'un autre nom qu'incompétence une telle faute de perspective, un tel manque de discernement et de sensibilité?
En 1869, les circonstances seront différentes.
D'abord, pour renseigner Sainte-Beuve sur l'importance réelle de «son jeune ami», toute l'œuvre de Baudelaire est là[ [32].