Mais il suffisait que Lahonce fût présent quand il partait ou quand il rentrait, se dressât par aventure sur son chemin, lui demandât où il courait ou bien d'où il revenait, il suffisait d'une question de son père soit au départ, soit au retour, pour qu'aussitôt l'étrangeté de cette amitié clandestine le frappât désagréablement, lui donnât une pénible sensation de gêne coupable, de prise en faute et comme une brève honte d'avoir à se cacher.
«Est-ce stupide, cette affaire-là! pensait-il en contemplant d'un œil distrait les fumées jaunes en toison que les hautes cheminées roses de l'autre rive, soufflaient régulièrement, par-dessus la Seine, vers le ciel cotonneux et blanc... Est-ce stupide, hein, de ne pas pouvoir lui avouer!...»
Et il se répétait les deux versions que tour à tour sa mère et son père lui avaient contées de la rupture avec Favierres.
C'était vers ses quinze ans, quand il était en seconde, que Mme Lahonce lui avait expliqué un jour, sur sa prière, les vrais motifs de la fâcherie avec le musicien. Lahonce, assurait-elle, était un peu jaloux, avait jugé que Favierres venait trop fréquemment, trop assidûment dans la maison et lui en avait fait, d'un ton très vif, l'observation. Favierres s'était défendu du même ton; d'où discussion, propos aigres et brouille finale.
L'autre version, la version de Lahonce, Charlie l'avait obtenue trois ans plus tard, sans la chercher, à la suite d'une tentative de réconciliation qu'il s'était enhardi à risquer, pour aboutir du coup à un échec brutal.
Sûr que sa mère éprouvait envers Favierres une secrète sympathie, puisqu'elle l'autorisait, l'encourageait même à aller voir le musicien en cachette de son père, lui adressait doucement des reproches s'il espaçait trop ses visites, le chargeait même, à chaque occasion, de ses amitiés ou de ses compliments pour le compositeur, il avait de plus remarqué comme elle avait de la joie à causer avec son ami Fav quand, à l'improviste, elle le rencontrait en un recoin reculé du Bois, dans une salle écartée d'exposition au déclin, dans un des rares endroits déserts où elle osait seulement l'aborder, car dans le monde, dans les bals, leur intimité se bornait à des saluts corrects, ils ne se parlaient jamais, ne s'asseyaient jamais l'un près de l'autre.
Aussi, fort de ces remarques, entraîné par l'envie de complaire à sa mère, Charlie s'était avisé d'effacer le petit malentendu qui séparait son père et le compositeur, de ramener Favierres chez ses parents, de tout arranger; et un matin, à déjeuner, il avait soudain entrepris l'éloge du musicien, rappelé qu'il était son petit ami autrefois et demandé avec une hypocrisie ingénue pourquoi on ne le voyait plus.
Lahonce d'abord écoutait patiemment en regardant Hélène qui baissait les yeux, mais à cette question son sang-froid lui avait échappé; il s'était mis à clamer, avec sa figure pourpre, sa figure violette des grandes colères:
—Assez!... En voilà assez!... Ce n'est pas un gamin de ta trempe qui va me signifier les personnes que je dois recevoir, n'est-ce pas? qui va me faire la leçon chez moi!...
Il avait fallu que M. Brodin s'interposât, calmât son gendre, l'empêchât d'en crier plus.