Charlie répondit avec flegme:
—Je vais aux obstacles du tir!...
—Bon! bon! mon garçon! dit indulgemment Lahonce... Va où tu voudras... Tu es libre... Tu sais que ce n'est jamais moi qui te cramponnerai!... Seulement, tâche d'être à l'heure pour le déjeuner!...
Il avait salué de nouveau, d'un salut semblable au premier, Antoinette Warner qui feignait de s'absorber à examiner un des traits de l'attelage. Puis, piquant Jim, il repartit au galop, tourna à gauche, vers le tir, sauta deux obstacles, longea le grillage du Polo-Club, atteignit la route du bord de l'eau qu'il suivit toujours au galop et, passant la porte de Madrid, il mit enfin au pas son petit cheval que cette course rapide avait couvert aux flancs et à l'encolure d'une crème épaisse de sueur blanche.
Après quoi, sans faire halte, ne retenant plus le poney qu'à bout de rênes, il alluma une cigarette pour abréger un peu la route.
Il avait une impression vague de spleen, d'ennui, de gris dans l'âme, à cause de cette rencontre inopportune de tout à l'heure. Non pas qu'en sa pudeur il souffrit d'avoir surpris Lahonce en compagnie de Warner, d'avoir été, ne fût-ce qu'un instant, associé par la conversation, les saluts, à cette liaison insultante pour sa mère. Là-dessus, depuis longtemps, il était informé, résigné, sans colère comme sans acquiescement. Il savait simplement la chose. Il la jugeait naturelle, quoique blâmable, légitime, inévitable, dans l'ordre de celles que devait fatalement accomplir un homme tel que son père, un homme doué de ce rang social, de cette fortune, de ce tempérament irascible, vaniteux et sanguin, au bout de vingt ans de ménage et de désaccord conjugal.
Non, en réalité, le malaise de Charlie provenait d'ailleurs, de ce mensonge qu'il avait été obligé de faire pour passer, de ce vulgaire stratagème dont il avait été contraint d'user.
Il se sentait ainsi maussade, vexé, mécontent chaque fois qu'une nécessité de hasard le forçait à mentir, à tromper matériellement son père, à lui dissimuler, par des ruses compliquées, ses relations avec Favierres.
De coutume, lorsque rien ne l'entravait, lorsque aucun obstacle ne l'incommodait, il allait chez Favierres sans hésitation, sans remords, comme chez un ancien ami qu'il chérissait et qu'un désir d'affection le poussait tout naïvement à revoir.